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Sorties cinéma

L’ombre de Staline (2020) d’Agnieszka Holland

Une belle histoire

Le cinéma adorant réhabiliter les lanceurs d’alertes, il n’est pas étonnant de voir que l’histoire de Gareth Jones, journaliste britannique ayant dévoilé l’exploitation de l’Ukraine par l’U.R.S.S. au monde entier, ait pu inspirer la réalisatrice Agnieszka Holland. Pourtant, les raisons d’être sceptique face au projet sont légions. Un film biographique peut autant s’inscrire dans une démarche de cinéaste que d’historien, et prendre le recul nécessaire à la création d’une telle oeuvre est un équilibre délicat. De plus, les histoires de personnages seuls contre tous sont associées à de nombreux clichés utilisés jusqu’à l’overdose par des films très fades, dans une volonté de magnifier leurs protagonistes. Comme toujours, la méfiance est donc de mise.

Dès son commencement, le film a de quoi énerver. Face à une foule hilare, Gareth clame la dangerosité d’un certain Adolf Hitler, tout juste élu chancelier en Allemagne. Si on ne peut reprocher au film de sur-exploiter ce type d’ironie, le ton est donné : avant même que l’intrigue ne commence réellement, le personnage principal est montré comme un prophète, qui se fera pourtant virer de son travail quelques minutes plus tard. Pendant tout le film, la réalisatrice force la sympathie envers Gareth, qui se révèle assez fade. Sa vision binaire du journalisme ne sera jamais remise en question, et pas même une nuit passée avec une femme – à peine suggérée, alors qu’elle aurait pu développer un conflit intérieur – ne viendra le détourner de sa quête de vérité. Cette absence d’évolution, voire d’humanité, rend le personnage assez superficiel, et seule la frustration de ne pas le voir réussir à dénoncer ce que nous avons pourtant découvert avec lui vient créer un peu d’attachement. 

Toutefois, la réalisation d’Agnieszka Holland vient insuffler une véritable personnalité au film. Celle-ci opte pour une caméra portée assez brute, donnant un aspect documentaire au long-métrage et faisant oublier certains de ses éléments superficiels. Ce choix devient une évidence le temps d’une longue séquence très sensorielle en Ukraine, au cours de laquelle le film fait preuve d’une radicalité aussi surprenante que bienvenue. Tout à coup, les dialogues se font rares et la musique disparaît au profit d’un souffle incessant et insupportable, rappelant l’ambiance glaciale de Curling (2010) de Denis Côté. La photographie de cette séquence vient également tirer son épingle du jeu, avec la couleur orange d’un fruit qui vient s’opposer aux tons grisâtres d’un train rempli d’Ukrainiens affamés, ou encore les intérieurs extrêmement désaturés des habitants, vidés de toute vitalité. De plus, il faut noter certains effets coup-de-poing présents tout au long du film, allant de l’accélération des images aux effets miroirs, venant faire oublier un scénario plutôt poussif. Nous pouvons également citer un très beau plan où un ciel entièrement rouge surplombe les rues de Moscou, enfermant les personnages dans une artificialité faisant d’eux des pantins.

Malgré tout, si L’ombre de Staline est loin d’être un mauvais film, on ne peut que déplorer son manque d’ambition. La réalisatrice s’interdit tout suspens en adoptant de temps à autre le point de vue des soviétiques, que l’on voit par exemple écouter à une porte ou interrompre une conversation téléphonique. Aucun personnage secondaire profond ou une quelconque extravagance ne vient compenser la structure extrêmement classique et prévisible du film. En sortant de la salle, on a la désagréable impression d’avoir vu exactement ce à quoi on s’attendait, malgré la très belle séquence en Ukraine. Il restera toujours l’envie de dire que c’est une belle histoire, et que l’on a de la chance qu’il y ait eu des personnes comme Gareth Jones dans des heures aussi sombres ; c’est évidemment insuffisant.

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