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Sátántangó (1994) de Béla Tarr

Entre la vie et la mort

Difficile de ne pas appréhender le premier visionnage de Sátántangó tant sa réputation le précède. Face à une durée aussi colossale, il faut du temps pour se motiver à vérifier si tout ce que l’on a pu en entendre est bien réel. Véritable running-gag pour certains, chef d’œuvre intouchable pour d’autres, la découverte du film s’avère être une expérience unique, puiqu’il s’agit autant de désacraliser une œuvre culte que de vivre une expérience marquante. Passé le choc, que retient-on de Sátántangó ?

Puisqu’une grande partie du mythe s’est construit autour de sa longueur, commençons par cet aspect. Le film dure 7h30, divisées en trois parties de 2h18, 2h05 et 2h57. Malgré cette démesure et à l’inverse du génial Jeanne Dielman de Chantal Akerman, le temps n’est pas une douleur infligée au spectateur. Ce qui sauve ce dernier de l’ennui, c’est l’incroyable sens du plan de Béla Tarr, dont il fait une démonstration dès la première scène. En plan fixe, un troupeau de vaches sort d’un hangar et vagabonde, tandis que certains mâles tentent de s’accoupler avec des femelles. Les vaches commencent à se déplacer vers la gauche, suivies par un panoramique qui devient progressivement un traveling. Le mouvement de caméra continue de façon à révéler les façades ravagées des quelques habitations qui se trouvent là, avant de retrouver les vaches qui finissent par sortir du champ. En quelques minutes, le réalisateur instaure une ambiance hypnotisante avec une indéniable puissance évocatrice. Tout au long du film, Béla Tarr enchaîne des procédés astucieux pour créer des plans très forts, notamment le changement d’enjeu dans un même plan : on voit un paysage, la caméra recule, on est à présent dans un bar. Passé les premières dizaines de minute, le rapport au temps devient abstrait et il est difficile d’estimer la durée de ce que l’on vient de voir.

Sur le plan formel, Sátántangó est un objet paradoxal. Le film est très esthétisé de par son noir et blanc granuleux et ses traveling complexes, mais d’un autre côté, il a une approche relativement réaliste du temps et la plupart de ses acteurs sonnent vrai. Cet aspect paradoxal est parfaitement incarné dans les nombreuses scènes où les personnages marchent de dos ou face à la caméra dans un paysage vide. Le plan-séquence rend cette scène vivante et crédible puisque l’on se dispense de tout montage ou de changement de décor, mais l’aliénation des personnages à la météo et au paysage infini leur enlève toute vitalité. Le son est traité de façon assez dialectique, puisqu’on alterne en permanence entre plusieurs ambiances qui s’opposent : le bruit de la pluie battante précède le calme des intérieurs, ou le brouhaha du bar tranchera brutalement avec la fin de la soirée. La longueur des scènes rend la gestion du son particulièrement efficace, puisqu’un silence est bien plus marquant après quinze minutes de vacarme. Impossible d’aborder Sátántangó sans mentionner sa musique sublime, à la fois tragique et pleine d’espoir, dont l’utilisation est parfois mystérieuse mais toujours un véritable bonheur pour les oreilles et le coeur.

Bien que le film soit très contemplatif, Béla Tarr n’oublie pas son scénario. Si les deux premières parties se déroulent dans l’attente d’un événement, la troisième est d’une densité scénaristique sans précédent. Le réalisateur offre une sublime galerie de personnages tragiques qu’il ne magnifie jamais, sans tomber dans le porno-pauvreté. Difficile de rester insensible face à ces quelques personnes mortes de l’intérieur qui essayent de prendre leur destin en main à la suite d’un discours de motivation quasi-hollywoodien. Si le rendu du temps est réaliste au sein d’une scène, le film fait régulièrement des retours en arrière pour voir ce qui a pu se passer dans un autre lieu au même moment, de façon à étirer le temps. Cette idée offre l’un des plans les plus glaçants du film, lorsqu’un personnage que l’on a vu mourir apparaît à une fenêtre tel un fantôme le temps d’un plan, avant de nous retrouver face à son corps. 

Sátántangó est donc une expérience unique à découvrir de toute urgence. Il faut avoir vécu ces 7h30 au milieu des plaines hongroises pour comprendre la portée du film, dont l’agencement entre le fond et la forme est de l’ordre de l’évidence. Une œuvre évidemment exigeante et difficile à appréhender que l’on peut rejeter en bloc, mais indéniablement un monument du cinéma.

Notes sur l’édition Blu-Ray : Chaque partie est accompagnée d’une préface de quelques minutes d’analyse et de contextualisation, ce qui peut aider le spectateur à se laisser emporter par l’ambiance plutôt que de se focaliser sur l’histoire. Une analyse de trente minutes s’avère indispensable en fin de visionnage afin d’offrir quelques belles grilles de lecture, qui s’avèrent parfois un peu cryptiques. Quoi qu’il en soit, Sátántangó est une expérience assez intéressante et titanesque pour mériter l’achat en Blu-Ray afin de le voir dans de bonnes conditions.

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