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Énorme (2020) de Sophie Letourneur

Ça lui prend d’un coup à 40 ans : Frédéric veut un bébé, Claire elle n’en a jamais voulu et ils étaient bien d’accord là-dessus. Il commet l’impardonnable et lui fait un enfant dans le dos. Claire se transforme en baleine et Frédéric devient gnangnan.

Exercice de style

Ne vous fiez pas à la bande-annonce d’Énorme, qui vend une comédie déjantée flirtant avec le feel-good movie : les films de Sophie Letourneur ne payent jamais de mine au premier abord, mais la réalisatrice est suffisamment douée pour toujours insuffler de la vie à ses créations. Pourtant, l’introduction d’Énorme a de quoi exaspérer tant les personnages sont définis avec lourdeur. Le manque d’attention que porte Claire à son conjoint nous est dévoilé à travers une scène assez forcée, dans laquelle elle met un long moment à remarquer son nouveau caleçon ; si le jeu à côté de la plaque de Marina Foïs fait mouche la plupart du temps, cette séquence fait assez tâche. Frédéric, lui, est d’office présenté comme un conjoint étouffant parlant toujours à la place de sa femme et baratinant comme seul Jonathan Cohen sait le faire, ce qui est également accentué par le travail de mise en scène : il est souvent devant Claire, envahit le cadre par sa présence et s’incruste dans les plans où il est absent. La réalisatrice utilise même une incohérence géographique pour appuyer son comportement étouffant : Claire répète son morceau dans un opéra vide, Frédéric est loin d’elle dans les gradins, puis retrouve sa bien-aimée dans le cadre deux plans plus tard, bien trop rapidement pour que ce soit crédible. Cette exagération du caractère de Frédéric le rend assez oppressant, même si on aurait aimé que ce soit un peu plus subtil. Son désir soudain d’être père est affaibli par une écriture et une mise en scène assez pataudes, avec un silence et un long zoom sur son visage lorsqu’il a cette révélation, suivi d’un gros plan sur une publicité de produits pour bébé dans la rue, puis d’une scène où il en parle explicitement à sa mère. 

Cependant, Énorme ne joue pas sur le terrain de la subtilité tant il va chercher du côté de l’absurde. On est parfois proche du body-horror avec l’énorme ventre de Claire qui gonfle à vue d’œil, accompagné par celui de Frédéric qui grossit en même temps. Ce dernier prend tellement la grossesse de sa femme à cœur que sa voix part dans les aigus et qu’il en partage les douleurs, ce qui est plutôt drôle dans un premier temps avant de devenir assez angoissant. Certains personnages secondaires sont également absurdes, comme ce chaman autoproclamé à la voix douce qui se prend parfaitement au sérieux. Quelques originalités formelles donnent au film une certaine liberté de ton, le ratio 4/3 en premier lieu, mais également la musique et les cuts au noir en volet circulaire. Cependant, le registre absurde est vite contrasté par un profond ancrage dans le réel : Sophie Letourneur s’est entourée de véritables professionnels pour le personnel soignant, et indéniablement, on y croit parfaitement. Le travail de documentation est évident, avec tous ces petits gadgets spécifiques à la maternité, mais surtout l’écoute, la bienveillance et le naturel de ces personnages secondaires, qui deviennent plus touchants que le duo principal car on sent qu’ils existent réellement. Étonnamment, l’absurde et le réel se nourrissent mutuellement et forment un tout étrangement homogène : l’aspect body-horror mêlé aux rendez-vous réguliers et l’absence d’intimité qui en découle rendent d’autant plus cruel l’acte de Frédéric, qui est évidemment choquant et présenté tel quel par le film. Ainsi, le message se ressent directement dans la forme, ce qui est une indéniable qualité.

Évidemment, avec un tel scénario, la question de la fin est primordiale. La réalisatrice fait le choix de ne pas opter pour une fin politique morbide à base de fausse couche, préférant un développement classique de ses personnages : la femme s’émancipe, l’homme laisse la place. Ainsi, elle évite la lourdeur avec brio sans jamais passer à côté de son sujet : le message se passe de grands discours ou d’une fin pessimiste, tout en conservant un véritable amour pour ses personnages et le monde de la maternité. La scène d’accouchement prend le temps de s’installer, rendant cette scène physique pour le spectateur et montrant tout l’effort nécessaire pour donner la vie. Ainsi, on quitte le domaine du subjectif, et le film dépasse le simple drame ou la comédie pour devenir une expérience sensorielle assez rafraîchissante. On peut trouver Énorme ambigu idéologiquement, mais son intérêt réside dans son exercice de style : mêler l’absurde au réel, faire un film léger sur une grossesse forcée, délaisser ses personnages au profit du personnel médical. Le pari est réussi, même si on aurait aimé ressentir davantage la crise que le couple traverse.

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