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Une famille dévoyée (1984) de Masayuki Suo

Le cul entre deux tatamis

Avec des films comme Fleurs d’équinoxe, Yasujirō Ozu est sans doute l’un des cinéastes qui s’est le plus approché de la pureté cinématographique ultime. En s’intéressant à la famille à travers plusieurs variations, le réalisateur est parvenu à traiter de thématiques universelles avec un humanisme édifiant. Ozu meurt pendant l’expansion du pinku eiga, un cinéma aux antipodes du sien puisqu’il se caractérise par l’omniprésence de l’érotisme et de la violence. C’est le genre auquel appartient Une famille dévoyée, le premier film de Masayuki Suo, qui possède une promesse aussi alléchante que profane : réconcilier le pinku eiga et le cinéma du maître.

L’intention du réalisateur est frappante de sincérité tant il y a une indéniable attention portée aux détails. Les scènes de dialogue reprennent la composition très particulière d’Ozu avec ses personnages au milieu d’un plan fixe ainsi que l’absence constante d’amorce, mais aussi son montage très simple où chaque personnage est montré lorsqu’il prend la parole sans jamais déborder sur le cadre d’un autre. On retrouve également les plans extrêmement géométriques d’Ozu avec notamment le fameux cadre dans le cadre, mais aussi ses personnages typiques (la jeune femme qui ne souhaite pas se marier, le père alcoolique) et ses décors habituels. Les plus attentifs remarqueront des détails assez réjouissants, comme par exemple le mouvement très particulier des actrices lorsqu’elles enlèvent leurs chaussons, qui est reproduit à la perfection. Evidemment, les scènes de sexe évitent de facto l’imitation. Si la perspective d’une réalisation à la Ozu pendant les ébats des personnages avait un fort potentiel comique (imaginez ses champs / contre-champs en plein kamasutra), Suo fait dans un premier temps le choix d’un jeu d’ombre clairement érotique. La sexualité alterne entre le sérieux et le grotesque. On assiste par exemple à deux personnages qui couchent ensemble sans passion en discutant d’un tout autre sujet, avec un montage très drôle où on les voit passer d’une pratique à l’autre en continuant à parler de la même chose. Le film comporte également du sado-masochisme tourné en dérision allant des coups de fouet à l’urophilie, ou encore une scène dans laquelle la famille attend patiemment d’entendre la jeune mariée gémir pendant la nuit de noces qui a lieu au domicile familial. D’autres scènes n’ont pas de tels concepts comiques et n’ont aucune autre intention que d’ajouter du sexe de manière assez gratuite, comme dans un véritable film érotique. Il y a donc un certain renouvellement de la sexualité tant dans les procédés utilisés que dans les intentions.

Malheureusement, le mélange ne prend pas tant Une famille dévoyée est toujours à mi-chemin entre le film érotique et la comédie. Masayuki Suo ne semble pas avoir réussi à trancher, et son film souffre d’un montage bâtard. D’un côté, les longues scènes érotiques non-comiques sont relativement nombreuses et semblent clairement destinées au spectateur masculin qui vient plus pour être excité que pour rire. De l’autre, le concept même du film ainsi que son comique de situation permanent empêchent de le détacher du registre de la comédie. Comme si le film n’avait pas assez de mal à trancher entre ces deux genres, la conclusion flirte avec le drame. La protagoniste décide de fermer les yeux sur les infidélités de son mari parce qu’elle pense devoir construire seule son propre bonheur, puis se masturbe en repensant à ses ébats avec lui. Outre la psychologisation qui semble totalement hors-sujet, la réflexion n’est pas assez profonde pour justifier le changement de registre, et il y a de quoi être surpris par ce climax qui semble issu d’un drame mélancolique avec une touche d’érotisme. Dès lors, le mélange est trop hétérogène et fonctionne difficilement. Le pari n’est donc pas totalement tenu, puisqu’un tel concept n’a de sens qu’en cherchant l’équilibre. Une famille dévoyée reste néanmoins un irrésistible plaisir de sale gosse à mi-chemin entre la parodie et l’hommage, un mélange inabouti pétri de bonnes intentions dont il émane une profonde sympathie.

Note sur l’édition Blu-Ray : Une famille dévoyée fait partie du coffret “Pink films Vol.1-5” de Carlotta, qui contient cinq pinku eiga de réalisateurs tous différents. Chaque film est accompagné d’une préface de quelques minutes qui apportent des éclairages nécessaires à ces œuvres assez obscures. Si on n’aurait pas craché sur un petit documentaire qui reviendrait de façon plus exhaustive sur le genre, le coffret a le mérite d’apporter une certaine diversité dans son choix de films et de les présenter dans de très belles restaurations. Cette édition est donc l’opportunité parfaite pour découvrir un passage important du cinéma japonais dans de bonnes conditions.

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