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Sorties cinéma

Un pays qui se tient sage (2020) de David Dufresne

Piqûre de rappel

Au vu du contexte dans lequel Un pays qui se tient sage est sorti, le titre semble ouvertement provocateur. Alors que les tendances journalistiques tournent autour du coronavirus, David Dufresne vient nous rappeler la réalité d’il y a quelques mois en revenant sur les violences policières qui ont accompagné les manifestations des gilets jaunes. Le dispositif est épuré : sur fond noir, de nombreux intervenants sont invités à s’exprimer sur des concepts politico-philosophiques, à commenter des vidéos, ou à débattre entre eux. Ne quitte-t-on pas le domaine du documentaire pour quelque chose de bien plus télévisuel, plus proche du reportage ? La question importe peu : au vu de la dimension profondément politique et actuelle du film, seule sa portée idéologique compte. 

La scène d’introduction d’Un pays qui se tient sage est d’un voyeurisme désagréable. Le réalisateur s’apprête à montrer à un jeune homme borgne la vidéo dans laquelle on le voit perdre son oeil. Ce dernier appréhende : “Oh, je vois, c’est ma vidéo. Il y a le son, ou pas ? Pour me préparer.” Aucune réponse. La vidéo démarre. “Oh, il y a le son”. Le jeune homme regarde silencieusement la séquence, les larmes coulent. Si la limite entre voyeurisme et documentaire est souvent fine, cette première scène a de quoi indigner : l’émotion semble trop contrôlée par le réalisateur, et surtout, ce dernier est resté sourd à l’appel à l’aide du jeune homme.

Pourtant, cette première séquence s’avère très vite être une maladresse plutôt que la ligne directrice de la suite du film. En effet, Un pays qui se tient sage a une approche très réflexive de son sujet. La majorité des intervenants ne sont pas les premiers concernés par ces violences, mais sont plutôt des intellectuels qui ont un bagage culturel leur permettant de réfléchir à plusieurs questions importantes. Qui la police protège-t-elle ? Qu’est-ce que la violence légitime ? Quelles sont les différents types de violence ? Les intervenants ne sont dans un premier temps pas présentés, qu’il s’agisse de leur nom ou de leur fonction. Cette volonté d’uniformisation est à la fois astucieuse et problématique : d’un côté, le spectateur est obligé d’écouter leurs arguments pour se forger une opinion sans préjugé au préalable ; de l’autre, on ne peut ignorer les déterminismes liés à la fonction dans un débat aussi polémique. Impossible de trancher sur cette question, dont la réponse sera différente pour chaque spectateur. 

Paradoxalement et malgré son titre incisif, le film est en réalité très sage ; non pas soumis, mais plutôt raisonnable et modéré. David Dufresne offre un documentaire à la fois connecté à la réalité de par ses nombreuses images d’archive et réfléchi grâce aux propos de ses intervenants, qui fera office d’un énième rappel à ceux qui se voilent la face sur le fait qu’il y ait un problème avec la police, le président Macron en premier lieu. Face à ce constat qui semble indéniable, le spectateur se voit offrir plusieurs pistes de réflexion qui lui donnent matière à penser. Il serait naïf de penser que le film est objectif pour autant : le camp “pro-policier” est sous-représenté (malgré le panneau de fin qui liste les institutions n’ayant pas répondu au réalisateur), les sociologues et historiens n’ont sans doute pas été choisis au hasard, il y a tout un choix sur les face-à-face, et l’étape décisive du montage peut décider du gagnant d’un débat. Toujours est-il que, tout en étant profondément à charge contre la police, Un pays qui se tient sage peut pousser n’importe qui à la réflexion indépendamment de son bord politique. Quand le débat est si houleux, c’est une indéniable qualité.

Note : le film ayant été vu en salles et sans prise de note, les citations sont inexactes.

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