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L’avenir des salles de cinéma et de la SVOD : Interview de Vincent Maraval

Les propos ont été recueillis par mail entre le 10 et le 30 octobre 2020. Vincent Maraval est le cofondateur et directeur des ventes internationales de Wild Bunch.

Il y a quelques jours, Disney a annoncé la sortie de Soul en exclusivité sur leur plateforme de SVOD. Quelle est votre réaction ? 
C’est la bonne réaction à une contrainte. La SVOD amène de nouvelles solutions. Face à la pandémie et à la fermeture prévisible des salles, c’est une manière démocratique d’amener ce chef-d’œuvre que j’ai vu à Lyon au plus grand nombre. Disney a produit et financé le film, ils en sont les seuls ayants droit et ont donc parfaitement ce droit. Les salles qui se plaignent ne financent pas de films, ne soutiennent pas le financement et ne râlent que devant le manque à gagner de confiseries vendues. Si elles avaient voulu se protéger, il y a longtemps qu’elles auraient sécurisé leur approvisionnement. Mais elles ont préféré le saigner et l’affaiblir, ce qui a provoqué la naissance des plateformes.

Pour rappel, Soul était en sélection officielle à Cannes. On se souvient de la polémique autour de Okja quelques années plus tôt. Quel rôle les festivals et les critiques peuvent jouer dans la promotion d’un cinéma en particulier ? Est-ce que le boycott et/ou la critique systématique peuvent être une solution ? 
Non, c’est de la bêtise pure. Vous pensez vraiment que Disney va changer sa stratégie mondiale pour quelques confiseurs et deux critiques français ? Une œuvre doit se juger sur sa qualité et non son mode de diffusion. Le jour où la manière de distribuer un film deviendra un critère supérieur à sa production, c’est que l’économie de marché aura décidément tout emporté. Un festival ou un critique se doit de juger la qualité, le mode de distribution n’est pas son affaire.

Vous appelez souvent l’Etat à prendre diverses mesures protectionnistes. Peut-on imaginer une prise d’indépendance sans l’aide du gouvernement ? 
Oui. Je ne demande qu’une chose : que l’on rende leurs droits aux ayants droit pour qu’ils puissent, même petits, même indépendants, récupérer du poids de négociation vis-à-vis des diffuseurs (les gros groupes exploitants, chaînes de télévision, plateformes). Aujourd’hui, la chronologie des médias confisque les droits des créateurs au profit des diffuseurs. Il faut renverser ce rapport de force

Vous parlez notamment d’un quota de 50% de séances consacrées aux films européens. N’y a-t-il pas un risque pour le cinéma non-occidental ?
C’est déjà pratiqué en Corée qui est le cinéma le plus diversifié au monde (thriller, horreur, animation, films catastrophe, blockbuster et cinéma d’auteur), et dans lequel tous les cinémas internationaux existent. Ça s’appelle de la volonté politique. Ou alors on abandonne notre jeunesse au formatage des plateformes américaines, à leur tiédeur et leur autocensure. Aujourd’hui, alors que le cinéma américain possède deux tiers de parts de marché et sans obligation, le cinéma non national et non américain est présent sur nos écrans, pas par philanthropie mais parce qu’il marche. Je ne vois pas pourquoi cela changerait.

En 2010, vous avez en partie produit Enter the Void de Gaspar Noé, qui n’a pas été rentable mais est petit à petit devenu culte. Est-ce le type de pari sur le long terme que les studios français devraient tenter ?  
Non, Enter the Void ne sera jamais rentable. C’est un pari perdu mais nous sommes fiers de l’avoir fait. La rentabilité n’est pas tout.

Le format physique a-t-il encore un rôle à jouer pour le grand public, ou est-il destiné à devenir un fétichisme de cinéphiles ?
Un fétichisme de cinéphile, mais c’est très bien comme ça.

En 2015, vous évoquez la nécessité de créer le “Netflix de demain” en France. L’enjeu est-il toujours le même ?
Force est de constater que c’est maintenant trop tard par absence de volonté politique. Les politiques ont abandonné la culture comme principe d’éducation et d’exportation, ils ont baissé les bras. Macron a la vision d’un banquier. Vous ne trouverez pas chez lui le génie de Mitterrand et Rousselet quand ils créent Canal+.

Pour rester sur Netflix, on remarque que la plateforme cherche de plus en plus à s’adresser aux jeunes cinéphiles, notamment avec l’acquisition de nombreux films du catalogue MK2. N’est-ce pas un coup dur porté à d’autres plateformes comme FilmoTV ou Carlotta ? Comment se défendre ?
C’est avant tout une bonne nouvelle. Je suis frappé par le rôle qu’on cherche à faire jouer à Netflix. On en parle toujours comme d’un ennemi là où Netflix est une invention géniale que l’on devrait admirer. Pourquoi toujours tout opposer ? Pourquoi ne pourrait-on pas cohabiter ? Netflix, c’est une parenthèse enchantée de l’histoire du cinéma pendant laquelle pour une fois, le leader du marché est un indépendant et non un studio. Ça ne durera pas et on se souviendra que l’on a cherché à détruire une entité qui vivait de films indépendants et qui dominait le marché.

Depuis la réouverture des salles, de nombreux films cultes sont ressortis avec des campagnes de communication inédites, comme Elephant Man et Crash. Pensez-vous que l’une des solutions pour être indépendant de l’actualité serait de généraliser les reprises de films populaires ? 
Ça reste à la marge mais oui, je pense qu’il y a une niche. Il suffit de mieux la travailler. On ne gagnera jamais de parts de marché en s’opposant, mais juste en étant meilleurs.

Êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste quant à l’avenir des salles de cinéma ?
Optimiste. J’ai déjà vécu beaucoup de morts du cinéma : Canal+, les chaînes cablées, la VHS, le DVD, les Home cinéma, etc. La SVOD n’est qu’une nouvelle péripétie.

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