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Les Fleurs de Shanghai (1998) de Hou Hsiao-hsien

L’échec d’un système

Shanghai, XIXème siècle. Dans une maison close luxueuse, quelques hommes fortunés échangent des ragots et rient bruyamment. Au milieu des convives, Wang a l’esprit ailleurs : il s’est fait surprendre en train de fréquenter la courtisane Jasmine alors qu’il avait promis l’exclusivité à Rubis, une autre courtisane qu’il côtoie de longue date. On lui chuchote quelques mots à l’oreille puis il s’éclipse. La scène suivante fait office de procès : Wang est défendu par deux de ses amis et Rubis par une employée de la maison close, puis les deux partis finissent par trouver un accord d’ordre financier. En seulement deux scènes, Hou Hsiao-hsien nous présente une niche passionnante dans laquelle on imaginerait les relations frivoles, mais dont les rapports de domination sont complexes : il y a d’un côté l’évidente dépendance financière, et de l’autre une certaine dépendance affective. La suite du film développe ces relations d’interdépendance en suivant d’autres courtisanes, au sein desquelles une hiérarchie s’impose spontanément : les plus “rentables” sont privilégiées, les nouvelles-venues qui raflent tous les clients sont mal vues et elles ne sont pas toutes égales face aux patronnes. Ces dernières sont appelées les “mères”, parce qu’elles élèvent des jeunes filles en espérant un retour sur investissement. Une fois que l’une d’entre elles a remboursé ses dettes en se louant, elle est vendue à un client aisé qui l’épousera. Si cette description peut paraître monstrueuse, le choix du milieu social prend tout son sens : on se laisse d’abord séduire par le luxe, les couleurs chaleureuses, les tenues splendides ainsi que le respect mutuel que tout le monde se voue. De plus, Hou Hsiao-hsien vient apporter beaucoup d’humanité à cet environnement.

En effet, en plus d’être une étude de milieu passionnante, Les Fleurs de Shanghai est également un film profondément romantique. Bien qu’il prétende ne pas comprendre la réaction de la courtisane, le visage de Wang trahit son désarroi. Rubis, elle, ne cache pas ses larmes. Au fond, l’histoire a une dimension très universelle et pourra parler à n’importe qui : un homme se laisse emporter par la fièvre d’une nouvelle rencontre, se blesse à la fois lui-même ainsi que la femme qu’il aime véritablement. Si le film est marquant, ce n’est pas pour cette intrigue très simple mais bien pour son ambiance hypnotisante. Hou Hsiao-hsien nous gratifie de superbes plans-séquences avec des mouvements de caméra très lents qui, associés à une musique planante et répétitive, ensuquent le spectateur comme s’il fumait de l’opium avec les personnages. Le réalisateur s’applique également à nous faire perdre la notion du temps avec la quasi-absence de lumière naturelle et de hors-champ pendant une majeure partie du film, mais également par l’utilisation de fondus au noir entre chaque plan. Ainsi, le montage utilise les mêmes codes pour signifier un changement de plan au sein d’une même séquence que pour un changement de temporalité. Le spectateur se retrouve donc immergé dans ce huis clos à l’ambiance délicieuse, coupé de toute autre réalité.

Cependant, tous les personnages du film sont finalement assez tristes. L’une des dernières scènes montre une défaillance de ce système bien huilé : une courtisane tente d’empoisonner un client qui prétendait vouloir l’épouser, mais qui était secrètement fiancé à une autre femme. Un malentendu pousse Wang à épouser Jasmine, qui n’était intéressée que par son argent. C’est la preuve de l’échec d’une organisation noble en apparence, mais dont les relations intéressées, la dépendance des courtisanes aux clients et l’inévitable hiérarchie qui en découle ne peut mener qu’au pire. Tout le monde se retrouve victime de cet échec, que ce soit les jeunes femmes démunies ou les hommes en quête d’un amour superficiel. Le message est assez fin puisqu’il analyse ce système en profondeur et critique son essence, et non toutes les dérives qui y sont liées, en enlevant notamment toute dimension charnelle. Les Fleurs de Shanghai a donc un message fort, tout en séduisant le spectateur par son romantisme et en lui offrant une expérience contemplative unique.

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