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Joint Security Area (2000) de Park Chan-wook

D’un humanisme académique

A la frontière entre les deux Corées, un pont de quelques dizaines de mètres sépare les soldats des deux nations. Une nuit, des coups de feu retentissent. Le Sergent sud-coréen Lee Soo-hyeok boîte pour regagner le Sud, laissant derrière lui deux cadavres nord-coréens. Il raconte s’être fait enlever par des soldats du Nord, puis s’être libéré en tuant deux de ses assaillants. Évidemment, le Nord réfute cette version et accuse le sergent d’avoir purement et simplement traversé la frontière afin d’assassiner leurs soldats. Pour calmer les tensions, la commission de supervision des nations neutres envoie la ressortissante suisse Sophie Jean et le suédois Bruno Botta, chargés d’enquêter sur cette affaire.

Joint Security Area commence comme un thriller classique. Le réalisateur illustre les deux versions de l’histoire dans des scènes inquiétantes, montrant d’abord le sergent Lee comme une victime innocente puis comme un assassin sanguinaire. Evidemment, la vérité est ailleurs. Passée la première demi-heure de film, Park Chan-wook abandonne la carte du suspense et commence un long flashback nous dévoilant ce qu’il s’est réellement passé. On découvre alors que cette sombre histoire n’a pas une origine politique, mais intime. Il s’avère que le sergent Lee s’est un jour fait sauver d’une mine par deux soldats nord-coréens, qu’il a voulu remercier en leur rendant visite de leur côté. Une sympathie mutuelle se crée, poussant le Sergent Lee à revenir régulièrement voir ses amis du Nord. Cette histoire fonctionne en grande partie grâce à ses très bons acteurs, qui ont l’air réellement complices. Le duo principal, constitué de Sang Kang-ho et Lee Byung-hun, offre des performances parfaites, aussi bien dans le registre comique que dramatique. Kim Tae-woo et Shin Ha-kyun incarnent des personnages un peu plus caricaturaux, qui sont souvent la source des scènes de comédie. Le spectateur prend plaisir à suivre ce petit groupe et s’y attache, ce qui crée une ambiance surprenamment mélancolique quand il se réunit pour la dernière fois. Park Chan-wook fait preuve d’une certaine inspiration en construisant ses plans, notamment dans un dialogue joyeux filmé par une caméra tournante, ou encore lorsque le temps se fige au cours d’un terrible échange de regards. Le moment le plus touchant du film est sans doute la scène de rupture définitive, lorsque le réalisateur alterne entre des gros plans de la bouche et des yeux d’un personnage, qui disent des choses très différentes et illustrent parfaitement son conflit. 

Toutefois, malgré sa tournure originale et ses quelques extravagances, Joint Security Area est un film trop sage. Park Chan-wook s’évertue à mettre les deux Corées sur un pied d’égalité, offrant une mise en scène très symétrique, remarquablement symbolique : on se souviendra notamment d’un traveling latéral alignant les soldats des deux pays, ou encore du montage final qui isole les personnages nords-coréens dans une photo avant d’y inclure leurs amis du Sud. Cependant, si cette idée est réussie sur le plan formel, elle empêche d’élargir le propos du film : toutes les différences de mode de vie sont traitées avec humour sans aucune profondeur, alors que l’on aurait par exemple pu opposer les dérives de chaque mode de vie et passer d’un humanisme simpliste à une véritable réflexion spirituelle. Si la Corée du Nord est encore diabolisée aujourd’hui, qui pourrait sérieusement croire que tous leurs soldats sont incapables de fraternité ? Le retournement de situation final semble plus destiné à faire pleurer sous les chaumières qu’à approfondir le propos, qui s’avère bien trop naïf. De plus, la partie dans le présent est assez faible à cause de son héroïne tellement vide que l’on est surpris de la voir faire preuve d’humour, et ce malgré un montage historique maladroitement monté dévoilant le passé de son père. La musique épique de cette séquence se fait d’ailleurs étrangement épique, d’un académisme américain assez irritant, reproche que l’on peut adresser à plusieurs passages du film. Passée la surprise de ne pas voir un film à charge contre la Corée du Nord, Joint Security Area trouve donc très vite ses limites et peine à tenir les années, bien qu’il soit indéniablement touchant.

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