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Hommage à Nelly Kaplan

Néa (1976) de Nelly Kaplan

A Genève, Alex, libraire et éditeur, surprend une jeune adolescente, Sibylle, en train de voler. Cette dernière se déclare écrivain et lui promet de lui écrire un livre. Elle rédige un roman érotique qui, publié de manière anonyme, devient un best-seller.

“L’orthographe est un préjugé bourgeois”

Après La fiancée du pirate et Papa les petits bateaux, Nelly Kaplan affine le caractère de son héroïne révoltée. Contrairement à Marie et Vénus, Sybille laisse bien vite entrevoir ses faiblesses. Bien qu’elle prétende sans broncher écrire “beaucoup mieux, ou au moins aussi bien” qu’Apollinaire, Sade, Arsan et bien d’autres, il suffit d’observer sa mine nerveuse lorsque son éditeur lit son manuscrit pour comprendre que son comportement est une façade. Incapable de tenir tête à son père de peur qu’il ne l’envoie en pension, la jeune femme va peu à peu s’émanciper de son jeune âge par l’écriture d’un roman érotique, “Néa”. Encore une fois, on retrouve le favoritisme féminin de Nelly Kaplan, qui écrit très différemment les hommes des femmes : la figure paternelle est dépeinte comme toxique et ne défend pas sa fille qui affirme avoir été violée, en plus d’oppresser sa femme et sa soeur, deux femmes libérées qui tentent de vivre une histoire d’amour. Même la sœur de Sybille, qui est dépeinte négativement, s’avère plus raffinée que son père : elle n’émet pas de jugement négatif sur “Néa” et perçoit son érotisme, en venant jusqu’à désirer son auteur.

Cependant, pour la première fois chez la réalisatrice, l’attirance est réciproque. Alors que les hommes n’étaient qu’un moyen de parvenir à leurs fins pour les autres héroïnes de Nelly Kaplan, un être masculin est l’objet du désir de Sybille. Néa est donc le récit d’une double-découverte : artistique d’une part, sexuelle de l’autre. Si les premiers jets de son roman peuvent être le fruit d’une lecture érotique, d’une masturbation ou d’une observation voyeuriste, seule une rencontre passionnée avec un corps qu’elle désire peut lui permettre de toucher à l’essentiel. Ainsi, Sybille se jette à l’eau, se confronte au réel sans lequel elle ne peut devenir une artiste accomplie en déclarant à son amant : “Je veux savoir ce que c’est de faire l’amour, je veux le savoir de vous, et avec vous”. Elle passe de la théorie à la pratique au cours d’un week-end prévu à l’avance et dédié à cette découverte, idée au potentiel érotique infini, qui l’inspirera pour ce qui deviendra le fameux best-seller “Néa”. Après une longue préparation en montage alterné pour faire monter la tension, Sybille se présente nue à son amant, première scène de nudité non-voyeuriste, le décor s’efface derrière elle. Le désir monte. Elle observe le regard, les caresses et les baisers de son partenaire avant d’y prendre goût. 

Les regrets venant après l’orgasme, la seconde moitié du film est consacrée aux désillusions de son héroïne. Sybille gère une double-frustration, de ne pas pouvoir assumer son roman et son amour au grand jour, les deux problèmes étant liés l’un à l’autre. Tout au long du récit, l’amant de Sybille oscille entre un lâche incapable d’assumer son désir, un salaud abusant de sa position dominante, un amant passionné infidèle, ou une victime d’une relation toxique. La seconde partie du récit vient jouer le registre de la tragédie avec une efficacité certaine, faisant de cette relation interdite une source de tension permanente. L’héroïne s’avère plus capable et dangereuse que jamais, prête à brûler une maison pour ne pas briser une promesse, image parfaite de l’absolu qu’elle défend. Si l’imaginaire des sorcières imprègne moins Néa que La fiancée du pirate, difficile de ne pas y penser en voyant Sybille dans son imperméable rouge devant l’incendie qu’elle vient de déclencher, tenant son chat dans ses bras, qui pourrait aussi bien être un bouc.
Bien que la forme ne soit pas toujours à la hauteur du fond, Nelly Kaplan a su insuffler une belle touche de lyrisme à Néa avec ce monde fantasmé où toutes les portes sont ouvertes et où l’on fait l’amour à la vue de tous, faisant du film une belle recherche sur le voyeurisme. Certes, la mise en scène est relativement classique et la réalisatrice s’interdit de faire durer ses scènes (le week-end de découverte aurait mérité un film entier à lui seul), mais le film séduit par la fraîcheur de son héroïne, l’érotisme qui se dégage de cet amour interdit et de ses dialogues tragiques joués avec passion. La conclusion a le bon goût d’être dérangeante, avec une morale douteuse qui pourrait paraître anti-féministe, accentuant l’aspect libre de ce qui était à l’origine une commande.

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