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Festival d'Angers 2021, hommage à Chantal Akerman

La Captive (2000) de Chantal Akerman

Simon est fou amoureux d’Ariane, avec qui il partage un somptueux appartement parisien. Extrêmement jaloux, il la questionne sans cesse et la fait suivre dans ses moindres déplacements. Pour autant, Simon n’est pas tranquille et suspecte sa compagne d’être attirée par les femmes…

Le complot féminin

En bien des points, La Captive rappelle L’enfer de Chabrol. Simon souffre de sa jalousie, il séquestre Ariane en la sur-protégeant. Dans cette ambiance passéiste des beaux quartiers, le couple vit comme si le monde extérieur n’avait pas évolué : l’homme vit avec sa grand-mère et étudie, la femme reste au foyer ou se fait promener par Andrée, autant chargée de la protéger que de la surveiller. Ariane n’a pas l’air heureuse, elle alterne sans cesse entre une moue indifférente et de vagues sourires, comme si tous les événements lui glissaient dessus. Pourtant, elle a déjà ri aux éclats : Simon est hanté par le visage radieux de sa compagne sur un film qu’il repasse en boucle, le souvenir d’une après-midi à la plage avec Andrée. Bien qu’Ariane prétende être heureuse dans son couple, ses sentiments réels demeurent inaccessibles.

Pour Simon, la réponse est toute trouvée : il est persuadé que sa compagne aime les femmes, et par conséquent, ne peut pas l’aimer lui. Ariane est suspecte de par son innocence : la méfiance de son amant ne la fait pas sourciller, elle ne bégaie jamais lors des longs interrogatoires qu’il lui fait subir et sa candeur frôle l’impertinence, comme une enfant qui ignore le ton accusateur de ses parents. Elle est redoutablement soumise à Simon, calque ses désirs les siens et n’affiche presque aucune volonté propre. Une question hante le spectateur comme le personnage : peut-on être honnête lorsqu’on n’a rien à cacher ? Cette relation dissymétrique est magnifiquement représentée par la scène dans laquelle les deux amants prennent chacun leur bain dans deux pièces côte-à-côte, séparées par une vitre floutée. Ariane a beau n’avoir aucune pudeur et se rendre disponible à la demande, Simon ne parviendra jamais à cerner son essence. 

Pourtant, les soupçons du personnage semblent fondés : alors que son amant se frotte à elle, Ariane chuchote le prénom d’Andrée dans la confusion. Incapable de comprendre une femme, Simon se met en tête de comprendre les femmes, la sororité, le lesbianisme, ou sans doute un peu des trois. Cependant, il est incapable de sortir de son prisme d’homme hétérosexuel : il scrute le sexe de sa compagne pendant qu’elle dort, comme si ce voyeurisme scientifique malsain permettait de cerner ce qu’il y a derrière son corps. Il observe les prostituées défiler à la fenêtre de sa voiture, mais leur érotisme évident est sans rapport avec Ariane. Confus, Simon demande à deux amies lesbiennes d’expliquer l’inexplicable : “Est-ce que c’est une histoire de corps ? Je comprendrais, moi aussi je préfère le corps des femmes.” L’une d’entre elle répond : “Pas que, non. J’ai plus confiance. Nous ne sommes pas des ennemies.” 

Le film adoptant le point de vue de Simon piégé dans sa paranoïa, la réalisatrice nous ouvre la porte d’un monde onirique où toutes les femmes semblent liées par une étrange connexion, comme si le protagoniste était la cible d’un complot féminin visant à le dérober de sa compagne. Alors qu’Andrée est censée surveiller Ariane, elle devient sa complice, partageant sa candeur et la facilité déconcertante qu’elle a pour se sortir des interrogatoires de Simon. Lors d’une scène de dialogue tout à fait banale dans laquelle les deux femmes organisent leur emploi du temps, leur intonation est suspecte, comme si les quelques phrases qu’elles échangeaient n’était que la surface d’une communication plus profonde. Dans une autre scène, Ariane est seule sur son balcon et accompagne subitement une inconnue au chant. Impuissant face à ce langage inconnu, Simon la contemple, insaisissable.

En plus de ce jeu d’acteur difficilement décryptable, Chantal Akerman nous gratifie de sublimes séquences fantasmatiques nous présentant une réalité déformée et incohérente, révélatrice de l’état psychique du personnage. Simon erre dans les rues, aperçoit une femme portant la même écharpe blanche qu’Ariane, puis croise une amie de cette dernière avec encore une fois la même écharpe. La jeune femme se fait brièvement interroger par Simon et se piège toute seule : alors qu’elle souhaite revoir Ariane pour parler d’amis en commun, elle est incapable de citer leurs noms, comme par hasard. Après cette rencontre, Simon croise la route d’une troisième jeune femme avec encore une fois la même écharpe. En quelques jeux d’ombre, des plans fixes et une musique exagérément dramatique, la réalisatrice nous fait parfaitement comprendre qu’on est dans un paysage mental. Une scène plus tard, on voit Ariane confier son écharpe à Andrée, comme si c’était le témoin dans une course de relais et que toutes les femmes se la passaient entre elles.

La jalousie de Simon devient peu à peu maladive, au point de trouver insoutenable d’observer par la fenêtre deux amies se retrouver dans la rue. Face à ce mal grandissant, Ariane ne réagit toujours pas, même quand son amant l’humilie en l’arrachant de force à ses amies. Pendant une heure et demie, La Captive joue sur ces mêmes quelques notes, qui s’avèrent passionnantes. Le spectateur s’imprègne de cette ambiance lente où le réel côtoie le fantasme, hypnotisé par l’étrange jeu d’acteur et cette photographie venue du passé. Et puis le récit bascule : Simon décide de quitter Ariane qui, pour la première fois, exprime son mécontentement et se dévoile enfin un peu, avouant quelques mensonges. Après une courte réconciliation, la jeune femme se suicide brusquement sur une plage rappelant ses rires passés, après un passage dans un hôtel qui respire la mort. Le mystère entourant Ariane s’évapore à jamais, ses mensonges et ses vérités n’ont plus d’importance. Alors que la situation semblait enfin s’arranger, cette conclusion tragique fait office de retour à la réalité dans ce qu’elle a de plus violent, tout en conservant l’onirisme habituel de Chantal Akerman. Même en 2000, la réalisatrice sait toujours imposer son rythme pour nous livrer ce très grand film, qui est à la fois typique de son style sans jamais le caricaturer, tout en étant parfaitement cohérent avec le récit.

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