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Festival Cinéma du réel 2021

A River Runs, Turns, Erases, Replaces (2021) de Shengze Zhu

Une étude des espaces urbains dans la ville de Wuhan, le long du fleuve Yangtsé. La ville est une scène commune où les individus se produisent de différentes façons. Certains dansent, chantent, nagent ; d’autres manient une pelle, un fer à souder, un marteau. Ce paysage évolutif est continuellement sculpté par la nature et transformé de façon spectaculaire par le rugissement des machines et les immeubles qui ne cessent de s’élever.

Berlin Film Festival 2021: A River Runs, Turns, Erases ...

Litanie léthargique

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Guillaume Apollinaire, Le pont Mirabeau (v.12-21)

La mélancolie ne s’illustre pas seule : elle a bien souvent recours aux métaphores. Le sentiment individuel se transforme en un paysage dans lequel l’universalité peut compatir.

Depuis qu’elle a quitté Wuhan en 2010, Shengze Zhu reconnaît un peu moins sa ville à chaque retour : la course à l’urbanisation est lancée, tout est détruit pour être reconstruit le long des rives du fleuve Yangtsé. Ce fleuve représente lui-même cette fugacité du temps : l’eau suit son cours irréversible, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve disait Héraclite. Si la ville est sans cesse mutante, et le Yangtsé n’est qu’obsolescence, quelle place peut occuper le passé ? Shengze Zhu capture des plans de ces rives comme des moments solennels, sa caméra transformant chaque instant en une précieuse relique. Ironie du sort : alors que le film devait s’achever en 2020, la ville chinoise est le point de départ d’une épidémie qui fige l’ensemble du monde.

Que faire lorsqu’on projette de faire un documentaire sur Wuhan depuis 2016, et que la ville devient le berceau d’une pandémie mondiale ? C’est la question qui traverse le film A River Runs, Turns, Erases, Replaces, un documentaire qui intrigue, fatigue, émerveille, ensommeille.

Les premières images sont des trouvailles de la réalisatrice sur internet : des extraits de vidéosurveillances d’un coin de Wuhan en avril 2020. Dénuées de tout artifice sonore, les minutes défilent lentement sur le code temporel, puis une sirène stridente retentit : hommage local aux morts du COVID. Temporalité exacerbée et silence retentissant, les mots d’ordre du documentaire sont déjà présentés par cette longue ouverture.

A River Runs, Turns, Erases, Replaces pourrait s’apparenter à une litanie d’une heure et demie, autant pour la dimension mystique que soporifique. La succession des (très) longs plans fixes, l’absence de musique, de personnages ou de dialogues montrent bien la volonté de créer une expérience cinématographique qui serait avant tout sensorielle. Le réel dépouillé de tout artifice devient à la fois matière brute et reflet de la nostalgie de la réalisatrice, on retrouve des images du monde sans COVID, plusieurs immersions dans des chantiers, lieux emblématiques d’une poétique de la déconstruction. Les silhouettes passent, tournent le dos au spectateur pour contempler le fleuve, chaque détail devient un prétexte pour métaphoriser l’écoulement du temps. La particularité du film repose aussi sur la présence des lettres, souvenirs et récits des proches de morts du COVID. Les thématiques du regret, du manque, et de la culpabilité sont abordées, psyché et espace géographique fusionnant dans une même exploration de la désuétude. Ces lettres sont directement écrites sur l’écran, sans voix ni visage. Si ce processus permet de garantir l’anonymat et de rendre cette situation universelle, il laisse aussi une grande impression de vide, d’absence troublante qui peut rendre le spectateur assez hermétique. Les idées sont nobles, les images frappantes, mais le documentaire dégage une certaine froideur et l’ennui occupe une place prépondérante.

Le problème majeur du film est qu’en l’absence d’explications de la réalisatrice, on ne comprend pas grand chose et on tombe dans une radicale somnolence. Même si le parti pris du montage se justifie par l’enjeu central de la temporalité, il demeure que le tout s’inscrit dans le cliché du film contemplatif profondément mou et ennuyeux. La lenteur des plans, la pureté de la photographie et l’absence de musique, alors qu’elles auraient pu être des éléments intéressants, se font tort mutuellement, et on a bien vite l’impression d’être face à un défilé de fonds d’écran au rayon TV de la Fnac. Le générique de fin représente d’ailleurs un contraste assez déroutant : un montage bien plus rapide, une musique rock, un album photo dynamique. Peut-être sommes-nous tellement habitués à connaître la pandémie par un flot de paroles, un déversement d’images et une instantanéité de l’information que lenteur et contemplation nous paraissent encore trop anachroniques.

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