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Festival Cinéma du réel 2021

Feast (2021) de Tim Leyendekker

Un film qui aborde l’affaire tristement célèbre du sang contaminé à Groningue, où trois hommes droguèrent d’autres hommes et leur injectèrent leur propre sang contaminé par le SIDA.

Jeu de piste

Pour aborder cette terrible affaire de viols et de contaminations forcées, Tim Leyendekker brouille les pistes entre l’expérimental, la fiction et le documentaire. Le film commence par deux séquences vidées de tout contexte : la première est une succession d’images abstraites de relations sexuelles sur des bruitages organiques et stridents, la seconde affiche d’étranges plans nocturnes dans une voiture. S’ensuit un plan fixe passionnant approchant les dix minutes, dans lequel une jeune femme énumère un à un les indices provenant d’une scène de crime et de débauche : des albums de musique, de l’alcool, de la drogue et des godemichets, le décor est posé. 

Le reste du film fait office de perte totale de repères, distillant néanmoins quelques éclairages sur cette sordide affaire. Feast prend l’allure d’une reconstitution selon différents points de vue, avec des esthétiques très différentes. Une séquence montre trois hommes que l’on identifie vite comme les trois coupables du crime discuter de leurs visions de l’amour. Ils sont observés derrière un miroir sans tain par trois autres personnages, joués par les mêmes acteurs : on est donc clairement dans le registre de la fiction. La bande-son de la scène suivante nous partage un entretien avec l’un de ces trois mêmes protagonistes, qui ressemble à un témoignage authentique : son interlocuteur l’interroge et il peine parfois à trouver ses mots. Véritable entretien, reconstitution, invention ? Le mystère reste entier. 

La séquence suivante ressemble encore davantage à du documentaire : il s’agit d’un second entretien avec un autre des trois coupables, Peter, qui a l’air aussi authentique que le témoignage précédent. Néanmoins, son interlocuteur lui demande à deux reprises de modifier son récit par souci de cohérence. Est-ce l’aveu qu’il s’agit d’une fiction, ou s’agit-il d’un documentaire très mis en scène (on pense à Rithy Panh, qui n’hésite pas à demander à ses intervenants de répéter une phrase jusqu’à obtenir les mots qu’il souhaite) ? De plus, quel est cet étrange filtre noir qui suit le visage du personnage, et que signifie-t-il ? Devant de tels mystères, les questions sont toujours les mêmes : que regarde-t-on ? Quelle est la part de vérité dans cette histoire ?

Évidemment, un tel parti-pris n’a de sens que si les scènes possèdent un intérêt en tant qu’unité. Indéniablement, les séquences non-narratives sont admirables sur le plan plastique : voir les victimes abandonnées une à une en pleine nuit dans un lieu désert glace le sang, et se marient très bien avec l’aspect morbide qui se dégage du film. Les séquences plus narratives sont également intéressantes car elles dévoilent souvent quelque chose de très humain : d’un côté les bourreaux se font passer pour des victimes, et de l’autre une véritable victime est humiliée lors d’un interrogatoire, faisant face à des policiers qui lui reprochent sa négligence vis-à-vis de ses relations sexuelles non-protégées. Le contraste est cruel, révoltant.

Face à un film aussi généreux, il est évidemment impossible d’adhérer à toutes les séquences. Par exemple, le passage sur la jeune femme travaillant dans un laboratoire est assez peu intéressant car il n’aborde pas directement l’histoire du film, tout en étant trop explicite pour être poétique. Certains procédés peuvent paraître énigmatiques, notamment le traitement du son dans la quatrième scène, avec cet horrible traitement de la stéréo et de la réduction de bruit (au vu de la qualité sonore des autres séquences, on penche pour un choix artistique). Malheureusement, une question reste sans réponse : pourquoi associer ce concept avec cette histoire ? Cette affaire a tout du fait divers secrètement passionnant et permet des expérimentations formelles réussies, mais cela  ne suffit pas. On pourrait en déduire que le réel n’existe pas et qu’il n’est qu’une confrontation de multiples subjectivités, mais non seulement ce point de vue est communément admis, et il faut souligner que les victimes et les bourreaux de cette histoire sont clairement identifiés. Dès lors, on pourrait être tenté de voir Feast comme du maniérisme ou de l’esbrouffe, l’intégration au forceps d’une forme qui ne convient pas au fond. Mais quand le film est aussi libre, fort, et se digère aussi bien sur la longueur, impossible de ne pas y adhérer.

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