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La Nature (2020) d’Artavazd Pelechian

Glanées sur internet, la plupart des images qui constituent ce film sont des témoignages fragiles tournés avec des moyens amateurs au cœur de la nature et de ses secousses.

Les dernières années de Pelechian

Sorti il y a bientôt trente ans, Vie était sans doute l’apothéose du cinéma de Pelechian : au rythme d’un battement de coeur incessant, une jeune femme donnait la vie, encouragée par les opéras de Verdi. Sans jamais nier la dimension physique d’un accouchement, le film transmettait toute la beauté et le mystère inhérent à la naissance à travers une symbolique religieuse qui pouvait tout de même émouvoir les plus athées d’entre nous. En bien des points, les films de Pelechian peuvent être comparés à ceux de Dziga Vertov : une forme avant-gardiste, un montage théorisé, des croyances claires (la religion pour l’un, la révolution pour l’autre), mais au-delà de tout intellectualisme, une attention à l’humain rendant certains passages aussi touchants qu’intemporels : de purs moments de vérité qui transcendent la caméra.

Finir sa carrière sur une naissance aurait été un symbole magnifique pour celui que certains qualifient de  “poète du réel”. Pourtant, Pelechian fait son retour remarqué avec La Nature, qui fait office d’épilogue pessimiste à son œuvre. Le film est une compilation de vidéos de catastrophes naturelles trouvées sur Internet, unifiées par le noir et blanc et assemblées par le maître, qui a déjà fait ses preuves sur la question du montage. Étonnamment, on retrouve assez peu le style du cinéaste : quelques répétitions de plans ici-et-là, des boucles assez discrètes au son, un montage relativement sobre, et aucune association poétique entre les images. Pire encore, les différentes vidéos sont tellement similaires et mises à la chaîne qu’elles s’annulent toutes entre elles et ne se distinguent que par ce qu’elles représentent concrètement. De plus, le noir et blanc se marie assez mal avec les images : il ajoute un étrange pathos aux moments de terreur et amoindrit la beauté des paysages naturels, qui souffrent déjà d’une esthétique assez déplaisante à la “National Geographic”.

Pour un film de Pelechian, la quasi-absence de l’Homme interpelle : où est passé le cinéaste qui s’intéressait au bonheur de jeunes mariés, à des paysans, ou même à des moutons…? Le réalisateur délaisse son regard poétique et sensible au profit d’images macroscopiques nous dépeignant un chaos qui nous dépasse, dont l’humain semble être une simple variable de l’équation. Dès lors, après toute cette souffrance invisibilisée, le retour au calme de fin du film semble hors de propos : comme si la nature avait une valeur en tant que telle sans l’Homme pour l’admirer, et comme si la destruction des infrastructures humaines était un happy-end pour nous autres spectateurs, confortablement installés dans nos sièges de la Fondation Cartier.

La Nature est de nature piégeuse : comme de nombreux “films de musée” expérimentaux, son dispositif n’est associé à aucun discours explicite. D’un spectateur à l’autre, le film sera alarmiste, nihiliste ou stoïcien, c’est selon. Il faudra sans doute se tourner vers l’autobiographie de Pelechian pour découvrir sa dernière grande œuvre, qui nous donnera peut-être quelques éléments de réponse pour aborder correctement La Nature. En attendant, difficile d’être convaincu par ce subtil mélange entre un cri indigné et un regard apaisé sur les horreurs du monde, à la fois profondément immoral et inutile.

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