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Benedetta (2021) de Paul Verhoeven

Au XVIIème siècle, Benedetta Carlini est une nonne italienne, abbesse d’un couvent en Toscane. Considérée comme mystique et vénérée par son entourage religieux, elle est finalement jugée et arrêtée pour lesbianisme.

Epectase naze

Les autres disciples lui dirent donc : Nous avons vu le Seigneur. Mais il leur dit : Si je ne vois dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point.

Évangile selon St Jean, 20.25

Si on soumet tout à la raison, notre religion n’aura rien de mystérieux et de surnaturel. Si on choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule.

– Blaise Pascal, Pensées, 273-173

Le divin arrange. L’existence de Dieu permet de rendre plus supportable notre obsolescence. Le divin dérange. Les miracles qui osent s’immiscer dans un réalité stable sont annihilés par leur invraisemblance.

« On ne comprend pas toujours les instruments de Dieu. Peut-être a-t-il mis Benedetta en transe, ou bien Dieu nous a envoyé une folle qui débite des sottises pour servir ses desseins. » Tels sont les mots de sœur Félicita, remarquant les ambivalences d’une volonté divine figée dans son mutisme : toute thaumaturgie devient suspecte car potentiellement provoquée par l’imagination. Les thématiques de la manipulation, des apparences et des faux semblants ne sont pas exclues du domaine religieux et viennent confronter foi et méfiance, ce que Paul Verhoeven nommerait « an ambiguity that you also called irony ». Les tensions entre doute et croyance, réalité et fantasmagorie, sont renforcées par le fait que le scénario soit tiré d’une histoire vraie. La problématique du film est posée. Benedetta : sainte ou fabulatrice ? Benedetta : génie provocateur ou gros navet ? On penchera plutôt pour la seconde option. Benedetta s’empêtre dans le grossier et l’intrigue prometteuse se vautre au profit d’une hasardeuse hagiographie érotique.

Paul Verhoeven abordait des thématiques similaires dans Basic Instinct, tout en étant bien plus convaincant : l’immersion dans une enquête policière, soit une démarche objective et scientifique renforçait les tensions narratives liées aux faux semblants et illusions. Le choix de la littérature comme élément fondateur de l’ambiguïté était aussi efficace car il faisait du personnage de Catherine Tramell un démiurge immanent. Dans Benedetta, alors que l’approche de la religion comme interstice entre réel et surnaturel permettait un niveau supplémentaire de lecture, les enjeux se perdent dans des rebondissements loufoques. La dissension constante entre fiction et réalité, prophétie divine et manipulation se réduit vite à la seule équivoque d’une volonté de Dieu invisible que tout le monde s’approprie pour défendre son bout de gras. La grâce divine n’est plus seulement transcendante et se fond dans des prestidigitations, de la même façon que l’esprit n’est plus supérieur au corps. Le pharisaïsme se confronte au phallique, la certitude spirituelle chute vers l’éveil charnel et marque le passage du martyr au plaisir. La religion ne s’atteste plus seulement par la foi mais aussi par les sens, clivant témoins et miraculés.

Nos sens n’aperçoivent rien d’extrême : trop de bruit nous assourdit ; trop de lumière éblouit, nous ne sentons ni l’extrême chaud ni l’extrême froid. Les qualités excessives nous sont ennemies, et non pas sensibles ; nous ne les sentons plus nous les souffrons. Voilà notre état véritable. C’est ce qui nous rend incapables de savoir certainement et d’ignorer absolument. Notre raison est toujours déçue par l’inconstance des apparences.

– Blaise Pascal, Pensées, 72-199

L’approche mystique est discréditée par la mise en scène grossière : on a le droit dès les premières minutes du film à un humour gras, accompagné par des anachronismes de langage complètement gratuits. Les passages de transe de Benedetta sont directement assimilés à la sexualité avec des bruits d’orgasmes bien fins, et la représentation de Jésus est digne d’un film Marvel, ses apparitions sont d’ailleurs toujours commentées par les cris complètement niais et ahuris de Viriginie Efira. L’intrigue amoureuse entre Benedetta et Bartholoméa semble être davantage présente pour satisfaire le quota de scènes de nus et compléter le panel polémique de films mêlant religion et sexe, que pour établir un réel dilemme entre foi, tentation et péché. C’est donc à plusieurs reprises que le film tombe au fin fond du pathétique, discréditant totalement le rapport spirituel : rien n’est fin, rien n’est étonnant, et la mince intrigue philosophique finit par disparaître sous cet amas d’extravagance. La scène finale du film est d’ailleurs assez brutale : après un dialogue sonnant particulièrement faux entre Benedetta et Bartholoméa, le retour de l’héroïne à sa quête, alors qu’il aurait pu laisser planer une ambiguïté comme le coup du brise-glace dans Basic Instinct, donne juste l’impression que Paul Verhoeven lui-même ne savait plus comment se sortir de ce capharnaüm. Aussi, peut-être pouvons-nous voir dans cette fin une référence au réveil de Jésus auprès de Marie Madeleine dans La dernière tentation du Christ. A la différence près que l’œuvre de Scorsese avait déclenché bien plus de réactions auprès des catholiques intégristes que Benedetta, peut-être est-ce la preuve ultime de l’insignifiance du film de Verhoeven.

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