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Une histoire à soi (2021) d’Amandine Gay

Ils s’appellent Anne-Charlotte, Joohee, Céline, Mathieu, Nicolas-Niyongira. Ils ont entre 25 et 52 ans, sont originaires d’Australie, de Corée du Sud, du Sri-Lanka, du Brésil ou du Rwanda. Ces cinq personnes partagent une identité : celle de personnes adoptées. Séparés dès l’enfance de leurs familles et pays d’origine, ils ont grandi dans des familles françaises. Leurs récits de vie et leurs images d’archives nous entraînent dans une histoire intime et politique de l’adoption internationale. 

Les contradictions de l’enfance

Parce qu’elle met en lumière les rapports de domination entre pays, parce qu’elle peut porter un regard accusateur sur des couples pétris de bonnes intentions, l’adoption internationale est un sujet sensible. Qu’à cela ne tienne, Amandine Gay décide, pour son deuxième documentaire, de donner la parole à cinq personnes adoptées aux quatre coins du monde puis élevées en France. Par le biais de photographies, de films de famille, de dessins ou d’autres archives, ils replongent dans leur enfance pour raconter leur histoire, armés de leurs regards d’adultes.

Comme en attestent de nombreux films présentés au festival Cinéma du réel, tenir un parti-pris de ce type sur un long-métrage sans ennuyer son spectateur est un véritable défi. Le geste documentaire d’Une histoire à soi est, pour ainsi dire, quasiment parfait. Amandine Gay prend d’abord le temps d’introduire longuement ses intervenants un à un sans les mélanger, et lorsque leurs récits commencent à se croiser, elle ne fait pas l’erreur d’opter pour un rythme télévisuel alternant les phrases-choc qui annuleraient leurs individualités. De ce fait, on ne confond jamais les personnages et leurs enjeux sont toujours compréhensibles. De plus, les archives alternent suffisamment entre la photo et la vidéo pour conserver notre attention pendant plus d’une heure et demie, et quelques musiques discrètes viennent marquer des pauses sans jamais tomber dans le maniérisme. Formellement, le film n’a qu’un seul gros défaut, à savoir les silences assez longs qui séparent chaque phrase : combinés à l’absence de mouvement des photographies, ils entravent la fluidité du film et nuisent à l’implication immédiate du spectateur, même si cette latence se fait vite oublier.

Une histoire à soi ayant été réalisé par une militante, la question de l’engagement se pose. Si les récits des intervenants sont politiques en tant que tels puisqu’il est question d’ethnies et de classes sociales, la principale charge politique du film vient des archives télévisées distillées tout au long du film, nous présentant le point de vue des médias -et donc bien souvent de la classe dominante- sur l’adoption internationale. Ainsi, le politique ne prend jamais le pas sur l’intime et Amandine Gay laisse les intervenants s’engager seulement quand ils le souhaitent : c’est par exemple le cas de Joohee, qui dit s’être sentie déportée de son pays d’origine, la Corée du Sud. En ce sens, le film dérangera certains car il peut servir d’argument en faveur de l’interdiction de l’adoption internationale, ce qui semble aller à l’encontre d’une certaine forme de liberté. Dans un pays où le néolibéralisme s’est en partie imposé par l’étendard libéral-libertaire, le débat est pourtant tout à fait pertinent.

Quoi qu’il en soit, même si on décide de rejeter en bloc la dimension politique du film, on ne peut qu’être ému par ces nombreux témoignages évoquant les tourments de l’enfance, sans jamais être misérabilistes. Adopté ou non, chacun peut se reconnaître dans leurs récits car ils font appels à des préoccupations et à des sentiments que tout le monde a pu ressentir : l’envie de se conformer à une norme tout en ayant une identité propre, ou encore la crainte irrationnelle d’être abandonné par ses parents à la moindre bêtise. De plus, étant donné que les intervenants ont fait face aux contradictions identitaires dès leur plus jeune âge (à la fois abandonnés et recueillis, français et étrangers), ils sont particulièrement doués pour exprimer des sentiments paradoxaux : Anne-Charlotte évoque son désir de se connecter à ses origines en retournant dans son centre d’adoption, mais semble incapable de comprendre que son père biologique veuille la rencontrer, alors que leurs envies sont similaires. L’âme humaine étant contradictoire par essence, et d’autant plus sur la question du passé (on est à la fois triste et heureux de se remémorer son enfance), le film tend vers une certaine universalité.

Pour couronner le tout, Une histoire à soi a le bon goût de ne pas se limiter à l’enfance. Certains intervenants sont à leurs tours devenus parents, tandis que d’autres ont vu les leurs mourir. Dès lors, on n’est plus dans une simple histoire d’adoption, mais dans l’histoire même de la vie, avec tous les secrets que l’on cache à nos proches pour les préserver, ou leurs défauts que l’on prend en compte pour éduquer notre progéniture. C’est ainsi qu’Une histoire à soi touche par la grâce : abouti dans sa forme, intelligemment politique, à la fois intime et universel, touchant et parfois dérangeant sans jamais faire dans le misérabilisme ou la provocation, Amandine Gay signe-là un grand film que l’on espère avoir du succès dans sa seconde vie hors des salles.

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