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Unplanned (2019) de Chuck Konzelman et Cary Solomon

Abby Johnson est l’une des plus jeunes dirigeantes du Planning familial américain. Après avoir demandé à assister à un avortement à treize semaines de gestation, elle change totalement d’avis et devient l’une des plus féroces militantes anti-avortement du pays.

Propagande pure et dure

Même en tant que rédacteur amateur d’un blog à très faible audience, décider de consacrer un article à Unplanned est loin d’être anodin : dénoncé depuis plus de deux ans comme un nanard de propagande anti-avortement par de nombreux journalistes, on peut se demander si donner une telle visibilité au film n’est pas contre-productif, bien que ce soit pour le critiquer. Malgré ce coup de projecteur, Unplanned est resté relativement marginal en France : à l’heure actuelle, il a été noté 81 fois sur Allociné et 30 fois sur Sens Critique, bien loin d’IMDB et de ses 14 000 notations dont plus de la moitié sont des “cinq étoiles”. Néanmoins, le film était jusque là uniquement distribué en DVD par Saje Distribution, une société de distribution chrétienne quasiment inconnue au bataillon. Les enjeux concernant Unplanned changeront dès ce soir, puisqu’il sera diffusé à une heure de grande écoute sur C8, chaîne principalement connue pour son émission Touche pas à mon poste. Dès lors, la question de la visibilité s’évapore. En plus de dénoncer les mensonges scientifiques du film (ce pour quoi je vous invite à lire d’autres articles), il convient également de le critiquer sur les plans politique et esthétique, afin d’expliquer en quoi il est abrutissant et donc idéologiquement intenable. 

En regardant Unplanned, on comprend vite qu’il ne s’agit pas d’un film d’auteur. Peut-être qu’il relève des obsessions thématiques de ses réalisateurs (dont l’engagement chrétien fait apparemment date), mais sur le plan formel, il applique à la lettre les codes de n’importe quel teen-movie américain lambda : sa réalisation est typique d’un téléfilm avec des plans plats et des décors minimalistes, la narration est à base de flashbacks et de voix-off, les acteurs sont tous beaux et lisses, le rythme rapide, et la bande-son sur-appuie chaque état émotionnel du personnage principal. Dès lors, seules les scènes d’avortement témoignent d’un parti-pris esthétique : si la caméra portée et les musiques vont clairement chercher du côté des films d’action, les hémoglobines et les cris semblent venir d’un film d’horreur. Indéniablement, il y a une véritable volonté de représenter ces scènes le plus violemment possible, en témoigne la première scène d’avortement (après seulement cinq minutes de film) dans laquelle on voit un fœtus se débattre. On comprend donc vite pourquoi Unplanned peut être qualifié de propagande outrancière : tout est parfaitement convenu et adapté à un public américain qui consomme le film sans se prendre la tête ni s’ennuyer, et les seuls parti-pris du film ont pour but de transmettre une vision scientifiquement fausse et esthétiquement exagérée de l’avortement.

Pour défendre le film, certains rétorqueront qu’il s’agit de l’histoire d’une véritable militante, qui a décrit son expérience dans un livre du même nom. Pourtant, l’écriture simpliste du film la dépeint comme une écervelée : on parle quand même d’une directrice d’un centre de Planning Familial n’ayant aucune idée de ce qu’il se passe pendant un avortement, qui semble s’être engagée sur un coup de tête au point d’en faire son métier, et qui est incapable de défendre sa position face à quelqu’un comparant l’avortement à l’holocauste. De même, lorsqu’elle finit par se retourner contre l’avortement, on ne la voit jamais sortir un argument rationnel. En ce sens, le film est cohérent : son personnage principal semble avant tout guidé par l’émotion et jamais par la raison, tout comme le film cherche à persuader plutôt qu’à convaincre, car il est toujours plus difficile de trouver des arguments (potentiellement réfutables) que de choquer le spectateur. Hors, si ces images choquantes sont scientifiquement mensongères, comment prendre le film au sérieux sur ce point ?

De plus, si le film était vraiment attaché au réel, il ne montrerait pas seulement des avortements qui tournent mal. La façon dont est filmé l’accouchement de l’héroïne interpelle également. D’après un article du site parents.fr, 80 à 90% des femmes défèqueraient de façon involontaire pendant l’accouchement. Si Unplanned se voulait réaliste sur la question du corps, pourquoi ne pas montrer explicitement ce détail peu glamour, et plusieurs autres liés à l’accouchement ? Évidemment, le film éclipse cette scène et n’en montre qu’un court passage faisant office de comédie, résonnant avec les nombreuses scènes de vie de famille à l’américaine. 

Vous l’aurez compris, le film est loin d’être subtil dans sa mise en scène et son écriture. La séquence dans laquelle Abby annonce renoncer à son métier est accompagnée d’une musique émouvante et du regard compréhensif des militants dits “pro-vie”. De même, la démission de l’héroïne est présentée comme un choix entièrement bénéfique sans aucune nuance, elle change littéralement de vie du jour au lendemain sans aucun regret, hormis sa contribution à ce qu’elle juge être des assassinats. Heureusement, le personnage finit par se racheter dans une scène où elle convainc une jeune femme souhaitant avorter de ne pas le faire, sur une musique christique. Le dernier acte du film montre un procès entre Abby et le Planning Familial, l’occasion d’un happy-end dépeignant le petit groupe comme des rebelles se dressant face à une institution puissante et à la machine médiatique, avec une musique héroïque, évidemment.

Venons en au fait : pour peu qu’on ait un minimum de connaissances du langage cinématographique, le film est tellement grossier qu’on ne peut que s’apercevoir de la supercherie, même en étant anti-avortement. Toujours est-il que la propagande fonctionne, même lorsqu’on est conscient d’en regarder : les images marquent, et on retient des informations techniques sur l’avortement, quand bien même elles sont mensongères. Sur le plan esthétique, le film est abrutissant : il prend la forme d’un produit bien calibré dont le seul parti-pris est de dépeindre l’avortement sous un mauvais jour, aspect qui n’est contrebalancé par rien, et qui se sert de sa base réelle pour donner une crédibilité à son propos. En ce sens, le film est bel et bien assimilable à de la pure propagande débilitante qu’il convient de critiquer pour combattre ceux qui l’érigent en chef d’œuvre par simple alignement idéologique. Rendez-vous ce soir à 22h30 pour constater les dégâts, et l’on croise des doigts pour que le film ne trouve pas la même résonance en France qu’aux États-Unis, ce qui serait un double coup dur : politique d’une part, et intellectuel de l’autre.

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