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Sorties cinéma

Les sorcières d’Akelarre (2021) de Pablo Agüero

Pays basque, 1609. Six jeunes femmes sont arrêtées et accusées d’avoir participé à une cérémonie diabolique, le Sabbat. Quoi qu’elles disent, quoi qu’elles fassent, elles seront considérées comme des sorcières. Il ne leur reste plus qu’à le devenir…

Fémysticide

Le désert et la forêt
Embaument tes tresses rudes,
Ta tête a les attitudes
De l’énigme et du secret.

Sur ta chair le parfum rôde
Comme autour d’un encensoir ;
Tu charmes comme le soir,
Nymphe ténébreuse et chaude.

(…)

Tes hanches sont amoureuses
De ton dos et de tes seins,
Et tu ravis les coussins
Par tes poses langoureuses

Quelquefois, pour apaiser
Ta rage mystérieuse,
Tu prodigues, sérieuse,
La morsure et le baiser ;

Tu me déchires, ma brune,
Avec un rire moqueur,
Et puis tu mets sur mon cœur
Ton œil doux comme la lune
.

– Charles Baudelaire, Chansons de Sibérie.

Figure d’ésotérisme et d’érotisme, la sorcière est une habituée du paysage des fantasmes masculins. En 2018, Mona Chollet publiait son essai Sorcières : la puissance invaincue des femmes, et contribuait à faire entrer la figure éponyme dans le panthéon du féminisme. Bloquée dans un imaginaire culturel, la sorcière se dévêt d’une vérité historique sanglante, pour osciller entre sujet érotique daté et personnage politique resplendissant d’actualité.

Les sorcières d’Akelarre de Pablo Aguero dépoussière l’histoire des condamnations pour sorcellerie intentées au XVIIème siècle. Un groupe de jeunes filles est accusé d’organiser des sabbats. Elles constatent que le verdict du procès est indépendant de leur innocence et en attendant que les hommes du village viennent les délivrer, les armes charnelles et sensuelles sont brandies. Pour résumer, on a donc des femmes majoritairement réduites à un statut passif, et la seule stratégie mise en œuvre par l’une d’entre elles est sexuelle. Vu comme ça, le scénario du film n’est pas particulièrement progressiste. Et pourtant, le film est salué en tant qu’œuvre féministe. A une heure où le féminisme souffre que son titre soit cuisiné à toutes les sauces, et dans une industrie où disposer de son label représente un avantage marketing de choix, qu’est-ce qui fait qu’un film est féministe ? On donnera la définition du féminisme la plus élémentaire, soit la reconnaissance du fait que la femme n’est pas un sous-homme et le refus de son objectification.

Les sorcières d’Akelarre montre une histoire de persécution de femmes par des hommes. Le film donne une réalité charnelle et émotionnelle à des assassinats qui sont souvent racontés sur un ton anecdotique. Le fait d’avoir choisi qu’un groupe de filles entier soit accusé promulgue la sororité et accentue cette dichotomie entre l’oppression masculine et l’énergie rebelle et juvénile du groupe de condamnées. Il faut ajouter que le male gaze est lui-même parodié dans Les sorcières d’Akelarre . Tandis que le personnage principal masculin du film déclare : « Lucifer sait bien que seules les femmes au physique charmant peuvent nous envouter au point de faire de nous des animaux voraces » , le réalisateur affirme en interview « c’est humiliant pour les hommes de jouer ce rôle tellement pathétique ». Seulement, faire un male gaze artificiel pour en montrer le ridicule parait assez peu efficace dans une industrie cinématographique déjà formatée par la masculinité.

Alors que la comparaison fréquente du film avec Portrait de la jeune fille en feu semblait confirmer la portée féministe des sorcières d’Akelarre, elle en souligne la pauvreté. Les similitudes relèvent essentiellement de la mise en scène avec la présence des falaises et du motif symbolique du feu. Dans Portrait de la jeune fille en feu, le female gaze n’est pas sous-jacent à un male gaze. Les protagonistes s’affranchissent momentanément de leur époque pour vivre leur relation amoureuse : le féminisme du film est effectif car il se traduit par une liberté transgressive. Cette transgression est choisie et complètement extrinsèque à toute masculinité. Dans Les sorcières d’Akelarre, les corps sont érotisés pour mieux être torturés. On peut par exemple évoquer la scène d’interrogatoire dans laquelle les bruits d’orgasmes se transforment en hurlements de douleurs. Toute tentative d’émancipation est matée par une oppression. Le film ne fait qu’éviter le subversif : la confrontation entre le système masculin répresseur et le groupe juvénile soumis se clos vite dans son manichéisme et sa caricature. La superficie de liberté effleurée ne dépend que de la manipulation sexuelle du personnage d’Ana. Or cette performance finit par faire entendre que dans une réalité patriarcale, les femmes ne peuvent s’en sortir qu’en ayant l’avantage de la séduction.

Ainsi, on peut reprocher au film de ne donner lieu qu’à un féminisme performatif. Le synopsis, parce qu’il aborde la thématique d’une oppression sexiste historique bénéficie d’un féminisme immédiat. En revanche, la façon dont l’intrigue est traitée n’amène à rien de novateur. Il ne faut pas oublier que la solution de la séduction n’est envisagée par Ana que pour faire diversion avant que les hommes du village ne viennent les délivrer, ce qui finit par annihiler toute idée de liberté ou d’indépendance. Alors que cet aspect de l’intrigue peut paraitre simplement accessoire, il fige le film dans une narration des plus banales, qui n’a pour issue qu’une fin ambiguë. Le récit ne mène nulle part, et la lutte qui est proposée ne marche que parce qu’elle reprend des outils intrinsèques au patriarcat : l’objectification des corps et la soumission de la féminité à la sexualité. Si le film est considéré comme une œuvre féministe, c’est uniquement pour ses ingrédients : un groupe de personnages féminins soudé, lui-même encastré dans la dénonciation d’une réalité passée et unanimement condamnée. Sa portée progressiste ne résulte que de l’héritage antérieur de la sorcière comme personnage pionnier du féminisme. La façade du mythe occulte les enjeux fondamentaux, les convictions réelles se font remplacer par des agitations superficielles. La représentation fantasmée de la sororité, la dichotomie manichéenne entre homme et femme viennent tuer le vrai souci du féminisme. On pourrait parler de fémysticide : l’idéologie féministe se retrouve figée dans ses propres clichés. La pensée féministe est assassiné par des mythes servant d’étendard à un féminisme de comptoir.

Les sorcières d’Akelarre pose l’aporie de la définition d’un film féministe. Le projet initial se perd vite dans une artificialité qui ne rend pas toujours évidente son autodérision, la parodie ne fait que caricaturer les rapports homme/femme sans apporter cette liberté transgressive semblant nécessaire à l’édification d’une œuvre féministe. Pablo Aguero rend compte d’un male gaze artificiel, poussant à l’extrême ses diktats pour en montrer la stupidité. Or, secouer des clichés ne revient précisément pas à innover.

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