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Hommage à Krzysztof Kieślowski

La Cicatrice (1976) de Krzysztof Kieślowski

Un fonctionnaire est convaincu que, grâce à son énergie, il va construire un complexe chimique dans lequel les gens vivront heureux et sans conflit. Rien ne se passe comme il l’avait prévu.

Élégie de glace et d’acier

Dans la Pologne des années 1970, Bednarz, cadre au service du parti, est chargé de mener à bien un projet gigantesque d’usine de produits chimiques. Tiré d’un authentique témoignage paru dans la presse par le journaliste Romuald Karas, Kieślowski prend le parti de dépeindre ce bureaucrate a priori sans humanité comme le jouet malheureux d’un processus de destruction inexorable enclenché par l’industrialisation.

La Cicatrice déroule une sorte d’élégie, frôlant presque un certain romantisme désabusé. Bernarz endosse la figure paternaliste de l’homme puissant. C’est le stéréotype du chef d’entreprise et cadre du parti, père de famille surinvesti dans sa carrière, mais ce par pure conscience morale chrétienne. Ce moule social, a priori désirable et confortable, apparaît toutefois comme un fardeau. Expropriations, mécanisation à marche forcée et démagogie font mauvais ménage. L’homme éprouve ici une profonde souffrance qui naît des contradictions de la mission qui lui est confiée par ses dirigeants, qui sont d’ailleurs eux-mêmes emportés dans des logiques qu’ils ne peuvent maîtriser réellement, qu’elles soient d’ordre politique, économiques ou administratives. Cette espèce de capharnaüm bureaucratique pointe d’une part le poids de l’URSS sur les républiques socialistes dites nations « satellites » ou « glacis soviétique », assurant les frontières du bloc communiste.

Néanmoins, au-delà d’une certaine conjoncture sociohistorique sans doute empreinte de souffrance, une lecture universelle est avancée : Kieślowski cerne avec autant de cynisme que d’acuité le bouleversement tragique enclenché par la révolution industrielle. Dans un univers d’une sublime blancheur mortifère, l’émergence de la machine touche à sa plus monstrueuse cristallisation. Il s’agit du même constat écrasant capturé par la caméra de Michelangelo Antonioni dans un film dont la beauté énigmatique est celle du chant du cygne, Le Désert rouge en 1964. Mais le cinéaste amène ici sa diatribe avec davantage de narration, dans une veine moins expérimentale.

Malgré sa sobriété quasi-documentaire, le film n’est pas dénué de trésors de sensibilité et d’une esthétique aux accents funestes. Ainsi, le spectateur croise des jeux de reflets, des lueurs électriques pâles recouvrant peu à peu les lignes d’une aube grise. Une très signifiante sensation de vertige s’immisce dans le labyrinthe des organes métalliques titanesque de l’usine : vapeurs toxiques, fumées livides et forêts rasées ensevelies par le verglas dressent un portrait semi-apocalyptique d’un monde dépassé, rongé par ses propres moyens techniques.

Le plan final montre Bernarz ayant choisi d’abandonner son emploi pour prendre sa retraite et s’occuper de son petit-fils, qui apprend à faire ses premiers pas. Kieślowski illustre alors l’idée que nul salut n’est possible sinon individuel, et souligne la difficulté de laisser aux générations à venir un monde où l’humain s’auto-détériore. 

La Cicatrice est un film écologiste sur le désastre, celui d’une annihilation de l’être par la machine, celui de la perte des idéaux, celui du modèle de la famille nucléaire en déliquescence.

– Ving-cinq ans après sa mort, Krzysztof Kieślowski fait l’objet d’une rétrospective complète de son œuvre à la Cinémathèque française. Pour l’occasion, Ciné-vrai consacre quelques articles à certains de ses films.

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