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Sorties cinéma

Madres paralelas (2021) de Pedro Almodóvar

Deux femmes sur le point d’accoucher, Janis et Ana, se rencontrent dans une chambre d’hôpital. Elles sont toutes les deux célibataires et tombées enceintes par accident. Janis, d’âge mûr, n’a aucun regret et embrasse déjà sa condition de mère avec enthousiasme. Ana, en revanche, est une adolescente effrayée, pleine de remords et traumatisée. Janis essaie de l’apaiser alors qu’elles déambulent dans un couloir. Les quelques mots qu’elles échangent pendant ces heures vont créer un lien très étroit entre elles, que le hasard se chargera de compliquer d’une manière qui changera leurs vies.

Revers intimes

Le dernier film de Pedro Almodóvar, suivant une note moins romantique que son précédent Douleur et Gloire, se base sur une modeste intrigue domestique. Le canevas du drame, empreint d’un goût de déjà-vu, mêle les existences de deux mères solitaires dont les enfants sont inopinément échangés à la naissance. Il en résulte une agréable tragicomédie aux ressorts voyants, qui se recentre sur des énigmes privées dont l’étendue est toutefois questionnée par le cinéaste lui-même. 

Belle, prospère et entreprenante, Janis (Pénélope Cruz) conçoit la maternité comme l’aboutissement d’une vie modèle. C’est donc résolument un film sur la femme, répondant à une cynique et sulfureuse remarque de Jean-Luc Godard à travers la bouche de Jean-Paul Belmondo dans Le Mépris, qui définissait le cinéma comme la présence de belles créatures se mouvant et se dévoilant à l’écran. Les manières d’Almodovar se veulent plus franches : scènes d’accouchement, séance de maquillage et éloge du génie domestique illustrent une récupération de stéréotypes, arborés sur le devant de la scène avec majesté. L’auteur s’empare du poncif de la mère seule, abandonnée par un Roméo inapte à endosser pleinement ses fonctions sociales, pour pointer les contradictions des modèles anciens. Mais dans un univers néolibéral, de telles interrogations apparaissent presque amorties par la réussite financière éclatante des personnages.

Le réalisateur opère également une subtile mise en abîme sur le travail du cinéma. La place et le sens de ce geste créateur, marqué par l’avènement de l’ère de la reproductibilité technique (Walter Benjamin), sont questionnés par l’omniprésence d’objets numériques. Le personnage principal, Janis, est une photographe, ce qui n’est pas sans rappeler le cinéma de Michelangelo Antonioni et ses interrogations sur la place de l’humain dans un monde où l’industrialisation et l’artificialité ont englouti le quotidien. Le vacillement entre numérique et argentique est réduit à une question de style, comme le montre le faux-raccord intentionnel de la scène inaugurale. Ensuite, un jeu de souples allers-retours entre monde virtuel et monde réel est induit par la présence d’écrans dans l’écran, qui semblent bâtir un édifice de miroir apte à saisir les ondulations de l’individualité.

Il faut alors saluer une délicieuse peinture des liens intimes. Le destin humain est transmis comme une toile d’araignée translucide lovée dans une alcôve, à la fois clôt, fermé sur lui-même et recouvrant une myriade de ramifications. Almodovar se complaît dans ce genre de description qu’il idéalise avec le tranchant de son génie esthétique, qui plonge dans l’intensité du sentiment par la couleur. Basé sur les codes populaires de la Série B ou du téléfilm, un imbroglio de faible portée s’avère être un prétexte pour exalter les beautés imperceptibles et fugitives de notre quotidien : les non-dits, les faux-semblants, et tout ce qui se devine…

Cette atmosphère est renforcée par un certain art du décor. Le spectateur est perdu dans un chassé-croisé entre blâme et fascination pour la société de consommation, à grand renfort de placements de produit. Si l’on regarde au premier degré cette profusion de marques, la publicité grossière choque. Les protagonistes eux-mêmes semblent se complaire dans un conformisme superficiel. Mais cette part de ridicule est incorporée au projet du cinéaste, qui s’amuse ironiquement du culte consumériste accusé comme méprisable et toutefois source de revenus et de confort, voire d’une fallacieuse et douce poésie.

L’histoire s’achève par une allusion politique qui vient soudainement unir les personnages : il s’agit de réhabiliter la mémoire des victimes du franquisme à travers des fouilles archéologiques pour honorer des résistants en leur conférant une digne sépulture. Ce point, comme un deus ex machina, vient soudainement effacer les pérégrinations affectives sans fin pour rappeler l’importance des valeurs communautaires et familiales. C’est aussi une sorte de memento mori qui scelle la fiction.

Enfin, on peut dire que Madres Paralelas est une œuvre de la maturité pour Pedro Almodóvar ; si certains y verront le déclin de la flamme qui habite ses films de jeunesse, ce dernier reste empreint de subtilité. Le réalisateur cherche le beau dans des éléments tirés de la vie quotidienne, sans perdre en acuité ou tomber dans la naïveté. Ce n’est pas un film qui marquera l’histoire, mais plutôt un petit bijou saturé de malice qui épouse le présent avec justesse et optimisme. 

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