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Tromperie (2021) d’Arnaud Desplechin

Londres – 1987. Philip est un écrivain à succès juif, libertin et citoyen du monde. Sa jeune maîtresse anglaise vient régulièrement le retrouver dans son bureau, qui est le refuge des deux amants. Ils y font l’amour, se disputent, se retrouvent et parlent des heures durant. Un jour, la jeune femme découvre qu’elle n’est que la favorite d’un instant dans la vie de l’auteur, qui collectionne les muses à la manière d’une nourriture littéraire.

Une sérénade existentielle

Avec Tromperie, Arnaud Desplechin s’empare d’un véritable poncif, à savoir l’éternel mythe de l’être aimé – et en particulier de la femme – comme source d’inspiration. Depuis l’antiquité, cette représentation persiste et donne lieu à d’infinies variations, mais elle enclenche également une profonde remise en question récemment illustrée par les divers scandales conduits par les mouvements de revendications féministes. C’est donc un réel défi pour un cinéaste contemporain que de reprendre un tel archétype pour créer une œuvre originale sans verser dans une condamnation systématique.

C’est d’abord en puisant dans une littérarité salvatrice, en bon héritier de Rohmer, que le cinéaste impose le ton qui lui est propre. Le récit prend place dans un décor de roman de gare sans prétention ni opacité. C’est un huis clos censé se dérouler à travers le monde, de Londres à Budapest en passant par New York, dont on ne voit que des intérieurs bourgeois chargés de livres et empreints d’une confortable modestie. À travers cette toile de fond impersonnelle, Desplechin brode une mise en abîme qui interroge le lien entre l’art et le plaisir esthétique. Conscient de la précarité de son entreprise, le film tente de bricoler une atmosphère de joliesse avec des clichés qui sont utilisés d’une façon quasi enfantine, comme une vieillerie ressortie du grenier recréant de l’émerveillement.

La littérarité s’exprime encore par la figure de l’écrivain, incarnant une métaphore du créateur au sens large ; il est celui à qui l’on attribue généralement un rapport démiurgique avec le monde. Cette figure est néanmoins questionnée avec esprit. Ici, on nous donne à voir un homme au physique quelconque mais au charme certain, avec pour principal défaut un cruel manque d’imagination. C’est donc en écoutant ses maîtresses lui conter leurs vies qu’il peut trouver matière d’écriture. L’omniprésence de la gent masculine dans le bataillon des artistes est abordée avec un léger cynisme et une autodérision qui ne brisent pas la narration. 

Desplechin pousse également le spectateur à franchir un seuil hors de la quotidienneté prosaïque, dans un univers idéalisé avec sobriété. C’est en ce sens qu’on peut voir en son cinéma un des derniers spectres de la tradition de la Nouvelle Vague. Cette influence, que d’aucuns feignent d’occulter comme après une trop forte exaltation, est ici omniprésente et délibérée : elle passe par les cadrages simples, d’élégants costumes désuets, un côté décousu, libre et vibrant dans les dialogues qui oscillent entre spontanéité et étrangeté.

Dans le domaine du cinéma qui, dès sa création, fut pointé comme une industrie au service du consumérisme, le fait de ne pas céder à une constante demande de renouvellement n’est pas un exercice aisé. Le réalisateur – bien que ce titre soit récusé par Arnaud Desplechin – choisit ici de faire un film émancipé des attributs de la séduction contemporaine pour nous conduire à la recherche de la nature des émotions intimes. Le spectateur, sous l’image des douces lèvres de femmes que collectionne Philip, est poussé à se demander ce qu’il reste de sentiment dans un monde patriarcal embourgeoisé où seul l’argent permet de s’accomplir.

L’accusation de facilité et de complaisance par rapport à une certaine conjecture sociale est d’emblée prévenue par la voix du personnage principal, qui rappelle à son père la précarité de la vie dans une société cruelle où la guerre existe : en souvenir ou au lointain, les  persécutions religieuses ou liées à la liberté d’expression demeurent de réelles menaces, ce que ressent directement et physiquement l’auteur à travers son identité juive. 

Enfin, c’est donc au-dessus des bons sentiments et des préjugés qu’Arnaud Desplechin fait l’éloge de l’amour, de la beauté des détails infimes du quotidien et des délices de la conversation. Ignorant la mode et la bienséance, l’on se réfugie dans l’émerveillement érotique du rapport à l’autre qui est à la fois un et multiple. Dans un jeu d’épure et de chassé-croisé avec des lieux communs, le regardeur est convié à s’interroger sur l’essence du lien humain.

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