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After Blue – Paradis sale (2022) de Bertrand Mandico

Dans un futur lointain, sur une planète sauvage, Roxy, une adolescente solitaire, délivre une criminelle ensevelie sous les sables. À peine libérée, cette dernière sème la mort. Tenues pour responsables, Roxy et sa mère Zora sont bannies de leur communauté et condamnées à traquer la meurtrière. Elles arpentent alors les territoires surnaturels de leur paradis sale…

Luxe, crasse et volupté

« Nous aurons fait un grand pas en esthétique lorsque nous serons parvenus non seulement à la conviction intellectuelle mais à la certitude intime que l’évolution de l’art est liée au dualisme de l’esprit apollinien et de l’esprit dionysiaque (…) Pour mieux comprendre cet antagonisme, imaginons-le d’abord sous la forme de deux mondes esthétiques distincts du rêve et de l’ivresse. »

Friedrich Nietzsche, La naissance de la tragédie, 1872

Tout élément naturel a son duplicata artificiel : les organes deviennent machines, les hommes se transforment en androïdes. Le règne du substituable fait de la Terre la préface datée de l’histoire de l’humanité. Loin des préoccupations écologiques, After Blue, planète imaginée par Mandico, donne une vision onirique d’un monde exclusivement féminin. La réalité congédie ses normes, le rêve et l’ivresse engendrent le paradis artificiel.

« Tout artiste, en face de ces états esthétiques données directement par la nature, est soit un artiste apollinien du rêve, soit un artiste dionysiaque de l’ivresse, soit enfin comme dans la tragédie grecque, les deux à la fois»

Une esthétique inspirée des œuvres de Cocteau, des personnages stéréotypés empruntés à Leone, Mandico hybride les genres pour une course poursuite aux airs de voyage initiatique. L’intrigue futuriste hérite de la tragédie grecque : Roxy et sa mère sont exclues de la cité pour manquement à la loi, l’héroïne est hantée par des Érinyes rancunières et entretient une relation privilégiée avec une étrange divinité. Les tonalités psychédéliques du film monopolisent les sens pour les jeter dans le gouffre de l’errance.

« Cette heureuse nécessité du rêve, les Grecs l’ont en quelques sortes exprimée dans leur Apollon (…) dieu dont le geste et le regard dispensent tout le bonheur, toute la sagesse de l’apparence et la couronnant de beauté. »

Les lumières colorées épousent les corps dénudés, les paillettes parsèment la chair, l’expérimentation visuelle ne marche que par synesthésie. Le paradis se reconnaît par sa plasticité mesurée, qui va jusqu’à se perdre dans sa superficialité : les pistolets portent des noms de marques de luxe, jouets d’une risible ostentation. After Blue s’amuse de son aspect creux et s’enfonce dans les codes du pompeux, comme Sternberg l’affirme : « Il n’y a pas d’esprit ici, que de la vanité ». Le rêve millimétré vendu par la publicité est parodié par des répliques qui sonnent particulièrement faux. Cette suavité traditionnellement si ordonnée est transformée en sensualité plastifiée, en un porno kitsch. Le luxe ne sert qu’à couvrir la crasse. L’onirisme dissimule l’onanisme.

« L’essence du dionysiaque, que l’idée d’ivresse traduit le plus adéquatement pour nous. Que ce soit sous l’empire du breuvage narcotique (…) ou à l’approche du printemps qui émeut la nature entière d’un prodigieux frémissement de joie (…) La terre bénévole dispense ses dons, et les bêtes féroces des monts et des déserts s’approchent paisiblement. »

Le paradis devient une simple annexe terrestre, un chaos crasseux. L’ordre est bafoué par le crime, le porno kitsch bascule dans un érotisme organique. Des illusions rêveuses de Roxy aux ambitions cadavéreuses de sa mère, l’extase ponctue la lente catabase. La bande-son techno s’impose comme le couronnement de cette saturation sensitive. Le paradis n’est plus artificiel mais complètement naturel : la réitération du désordre originel met fin à toute expérimentation spirituelle.

Nietzsche séparait deux formes d’esthétiques : l’esprit apollinien, régulé, ordonné et mesuré, par opposition à l’esprit dionysiaque, chaotique et sensitif. La paradis sale combine ces deux esprits : une matérialité ordonnée entravée par une névrose anthropomorphique, le rêve d’un éden soigné côtoie l’ivresse décalée. After Blue – Paradis sale, c’est l’exploration des hybridités : autant dans les personnages humains, machines et ovnis, que dans la forme du film, kitch et organique, road trip contemplatif. La volonté du spectateur est déterminante. Pour peu que l’on connaisse un minimum le style de Mandico et qu’on se prenne au jeu, le visionnage est une expérience d’un excentrisme prenant ; autrement, il passe pour un délire aussi grossier que perché.

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