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Nous (2022) d’Alice Diop

Une ligne, le RER B, traversée du nord vers le sud. Un voyage à l’intérieur de ces lieux indistincts qu’on appelle la banlieue. Des rencontres : une femme de ménage à Roissy, un ferrailleur au Bourget, une infirmière à Drancy, un écrivain à Gif-sur-Yvette, le suiveur d’une chasse à courre en vallée de Chevreuse et la cinéaste qui revisite le lieu de son enfance. Chacun est la pièce d’un ensemble qui compose un tout. Un possible « Nous ».

Eux

À l’approche d’une élection présidentielle dans laquelle politiques et journalistes s’écharpent sur la notion d’identité, le dernier film d’Alice Diop, Nous, est l’occasion d’afficher un semblant d’unité. Derrière ce titre ambitieux se cache une exploration de la diversité francilienne. Sont ici réunies une multitude de générations, d’ethnies, de religions et de classes sociales dans un long-métrage de presque deux heures.

Avant d’aborder le fond, dérivons sur la forme : avec son cadre travaillé, son rythme lent et l’importance qu’il accorde aux silences, le film adopte une démarche contemplative. Malheureusement, les personnages se retrouvent bien souvent étouffés par cette approche. La séquence du ferrailleur en est un bon exemple : l’usage de la lenteur et du silence nous fait ressentir la longueur d’une matinée pénible, mais la caméra à l’épaule semble admirer les gestes et crée un mouvement continu qui bâillonne l’ennui. Cette contradiction rend la scène inefficace car le dispositif prend le pas sur ce que la scène donne l’impression de raconter. De même, lorsque la réalisatrice filme le ferrailleur passer un bon moment avec un ami, elle conclut la scène par un plan esthétisant qui annule le moment de complicité. Écrasé par son formalisme, Nous échoue presque continuellement à faire émerger le réel.

Pourtant, de son propre aveu, Alice Diop souhaite utiliser le cinéma pour conserver une trace de la vie de ces personnes issues du quotidien. La démarche est louable et a donné de véritables chefs-d’œuvre, comme les formidables Daguerréotypes d’Agnès Varda ou Lift de Marc Isaacs, qui débordent tous les deux d’amour pour leurs personnages. À l’opposé, Nous utilise parfois plus ses personnages qu’il ne les écoute, leur faisant porter une valeur symbolique et non sensible. Une séquence montre par exemple des habitants d’une cité chanter un morceau d’Edith Piaf, mais ces personnages ne reviennent jamais, ils ne servent qu’à bousculer les clichés ; mais à moins que l’on fantasme sur une génération ayant la même culture qu’il y a soixante-dix ans, la réalisatrice ne nous pousse jamais à nous attacher à eux, et le plan paraît tellement posé qu’il manque de sincérité. 

De même, lorsque le film montre une commémoration de la mort de Louis XVI, les questions fusent dans la tête du spectateur : qui sont ces gens, quelles sont leurs vies, pourquoi un tel attachement à un monarque décédé il y a plusieurs siècles ? Jamais la réalisatrice ne s’y intéressera, et préfère filmer une succession de visages dans la foule. On serait tenté de répondre à ces questions par des préjugés, mais dans ce cas, l’intérêt du documentaire est caduque. Toutes ces images sont superficielles, et même si elles sont filmées sans mépris, elles ne parviennent jamais à capter autre chose que ce qu’elles montrent concrètement.

Malgré tout, la dernière séquence du film sauve quelque peu la mise : on y voit la noblesse réactionnaire prête à dépenser des fortunes pour abattre des animaux dans la joie et la bonne humeur se préparer à une session de chasse. La caméra n’insiste pas sur la barbarie de cette pratique, et les personnages sont montrés à leur avantage : ils passent un bon moment et sont conscients d’être filmés. Dès lors, cette scène est honnête et accomplit les deux objectifs du film, à savoir imprimer des vies pour l’éternité tout en transmettant un message politique fort. Si les deux heures étaient de cet acabit, Nous serait un excellent documentaire ; en l’état, il reste une démarche sensorielle prenante dont l’aspect poseur et la maladresse peinent à convaincre.

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