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Cinéma du réel 2022

Anyox (2022) de Jessica Johnson et Ryan Ermacora

Tout en décrivant la vie des deux derniers habitants d’une ville-usine abandonnée, le film dévoile un passé industriel complexe et révèle les impacts néfastes de celui-ci sur l’environnement. Associant cinématographie grand format et enquête sur des documents d’archives, il fait se mêler présent et passé.

Rage silencieuse

Construite en 1912 avant d’être abandonnée vingt-trois ans plus tard, la cité-ouvrière d’Anyox semble issue d’un fantasme de milliardaire : exploitant la nécessité des ouvriers d’habiter à proximité de leur usine, ces derniers payent un loyer pour s’agglutiner dans des habitations délabrées qui appartiennent à leurs patrons, tout comme les commerces de proximité. Les travailleurs produisent et consomment au profit de l’entreprise qui s’évertue à baisser leurs salaires, et si l’usine fait faillite, c’est toute leur vie qu’ils doivent déplacer. Malgré les dizaines de nationalités représentées, ce système violent et précaire a créé une conscience de classe unissant les travailleurs pour mener une grève imposante afin d’exiger des mesures sociales ; mais la peur du communisme entraîne la censure des journaux de propagande et encourage les répressions armées. Anyox est un devoir de mémoire sur cette l’une de ces luttes à la fois profondément révoltante et banale.

Pour confronter le passé au présent, les réalisateurs utilisent deux types d’images : celles qu’ils filment et celles qu’ils récupèrent. Le travail sur les archives est simple mais remarquable : on y voit par exemple des mineurs qui, accompagnés d’une musique atmosphérique, donnent l’impression de s’enfoncer dans les entrailles de l’enfer. À travers une visionneuse, on peut également consulter des rapports sur l’usine adressés aux patrons de l’entreprise. Aucune voix off n’accompagne le spectateur, c’est à lui de lire toutes ces formules déshumanisées et déshumanisantes faisant constat de la détresse humaine avec des chiffres ou des statistiques, accentuées par le silence. Les articles des journaux communistes bénéficient du même procédé et laissent davantage entrevoir une rage bien réelle que les années ont désormais enterrée, bien qu’elle soit toujours d’actualité.

Les images du présent sont quant à elles magnifiques visuellement, la noirceur des dunes semble évoquer ces souvenirs tragiques et les quelques personnages se perdent dans le gigantisme du décor. Malheureusement, ces passages peinent à faire exister les fantômes du passé ou à explorer la situation actuelle du site, et cassent parfois le rythme du film. De même, les voix off qui accompagnent ces séquences sont bien moins efficaces que les textes silencieux ; mais ce ne sont que des moments de transition dans un film à la fois sobre et passionnant, nous racontant avec émotion l’étincelle qui a mis le feu aux poudres.

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