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Lettre d’une inconnue (1948) de Max Ophüls

Un célèbre pianiste vieillissant reçoit un jour une lettre d’une femme, Lisa Berndle, lui décrivant l’amour qu’elle a pour lui depuis son enfance.

Embrasement et simulacre

Dans une Vienne en carton-pâte reconstituée avec nostalgie au sein des studios d’Hollywood, une fillette s’éprend d’un pianiste de renom ; dévorée par cette passion qui défie les années, elle sacrifie son avenir pour suivre ses sentiments. Au son des violons majestueux de Liszt, Wagner ou Mozart, l’auteur nous propulse dans un temps antérieur à la Seconde Guerre mondiale pour nous parler des fêlures du cœur, proposant une variation sur l’amour et l’illusion unis en une force essentielle, un paradoxe initial.

Le film est construit autour d’une mise en abîme : Stephen Brand, un artiste et dandy à l’existence brillante, s’apprête à fuir par la petite porte de son jardin pour éviter de se battre en duel. Sa vie de libertin se consume en aventures et en plaisirs mondains qui ont pour écrin un nom et une grande fortune. Cette allégresse nonchalante subsiste jusqu’à ce qu’il trouve la lettre d’une inconnue. Un film s’ouvre à l’intérieur du film relisant en miroir la vie qui s’écoulait dans ce paisible immeuble bourgeois de Vienne. S’ensuit une jolie et funeste narration d’amour.

Le décor désuet de cette idylle manquée est une reproduction idéalisée de la capitale autrichienne. Il paraît à la fois irréaliste, grossier et séduisant. L’aspect lissé de ce paysage urbain nous renvoie tantôt aux cartes postales « fin de siècle », tantôt à la peinture de Magritte. L’emploi de la musique, omniprésente et tournoyante, est lié de très près à la construction de cet univers visuel qui témoigne davantage d’une combinaison de souvenirs et de fantasmes plutôt que d’une description positive. Max Ophüls place ainsi l’apparence comme thème central de l’œuvre.

Dans une scène où les amants d’un soir déambulent dans une fête foraine, une attraction simule un voyage en train : c’est une métaphore qui nous glisse à l’oreille la petite mélodie de l’amour pastoral tel qu’il se forge dans les cœurs candides. Ensuite, l’Opéra apparaît comme le lieu d’évasion de la haute société où le spectacle et l’amour s’entremêlent (avec cette légère différence que tout y est plus vaste, et plus vertigineux, à la mesure du machiavélisme des puissants).

Cette peinture joue avec les vestiges de l’exaltation romantique dans l’élite cultivée de la Vienne du XIXe siècle. Le réalisateur revient en imagination dans la ville de sa vie passée et de ses premières amours, de façon quasi obsessionnelle. Le fort recours à l’artifice Hollywoodien souligne la dimension ineffable de ces impressions disparues qui ne peuvent être convoquées que par le biais de tour de passe-passe. Le film devient ainsi un instrument pour mesurer la distance entre le souvenir et la réalité à jamais anéantie par les monstruosités de l’histoire : c’est en cela un film totalement Zweigien, une œuvre du monde d’hier.

Enfin, Max Ophüls érige ici la genèse de nos lieux communs cinématographiques : l’amour est tragique. La délicatesse y rivalise avec la cruauté comme l’élégance avec la faiblesse. Entre chute et désir, le film met en parallèle Histoire et bagatelle. Ce sont peut-être là les effluves d’un charme poussiéreux auxquels il demeure difficile de ne pas s’abandonner. Cette récente restauration met à jour un chef-d’œuvre pour le bonheur de se replonger dans des atmosphères mélancoliques et passionnées.

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