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Visions du réel 2022

Dragon Women (2022) de Frédérique de Montblanc

Entre Hong Kong, Londres, Paris et Francfort, le portrait intimiste de cinq femmes qui travaillent dans les hautes sphères de la finance. Régulièrement stigmatisées comme « femmes-dragons », elles confient les mécanismes de survie dont elles usent et les combats personnels qu’elles mènent dans un secteur professionnel ultra-patriarcal où elles représentent une infime minorité.

Dégueulasserie macroniste

À première vue, Dragon Women semble avoir une approche ironique de son sujet : sur une musique entraînante, les plans composés de quartiers d’affaires se mélangent à l’architecture luxueuse des tours de bureaux. L’esthétique est explicitement publicitaire. À la façon d’une agence de voyages, on y présente un mode de vie bourgeois où tout le monde joue au golf, est entouré d’un coach sportif ou d’un conseiller en feng shui, dort fréquemment à l’hôtel et boit une coupe de champagne sur la terrasse.

Pourtant, malgré ces images caricaturales, Frédérique de Montblanc réussit l’exploit de ne prendre aucun recul sur le milieu qu’elle filme. Les interviews des personnages sont toutes menées sans contradiction et enchaînent les lieux communs du féminisme bourgeois (sous-représentation des femmes dans les postes à haute responsabilité et omniprésence des valeurs traditionnellement masculines dans les hautes sphères), il n’est jamais question des 99%. Les personnages ne prennent jamais du recul sur leur succès et ne mettent en avant que leurs efforts et leur mérite. « Ce que j’ai et ce que je suis, je le dois à mon travail acharné, à moi-même. Je ne le dois à personne d’autre. Je suis très fière de ce que j’ai accompli. Vraiment. » L’une d’entre elles se fait même tatouer la phrase « Ce n’est pas la force, mais la persévérance qui fait les grandes œuvres. » De la musique au montage, tout est fait pour rendre ces femmes inspirantes. Même lorsqu’elles laissent apparaître une forme d’aliénation, c’est toujours traité avec humour et légèreté, le film exploite cette vulnérabilité pour que l’on s’identifie à elles.

Évidemment, toutes les oppressions qui ne concernent pas le genre sont passées sous silence : un homme au foyer est montré comme un modèle sain car ce schéma familial casse les codes, et tant pis s’il est dépendant financièrement. On ne parle pas d’ethnie, d’orientation sexuelle et ô grand jamais de classe sociale. L’une des protagonistes se vante de redistribuer son argent à sa famille et qualifie cet acte de « presque communiste » alors qu’elle s’assure de transmettre sa position sociale à son entourage exclusivement. Les cinq femmes transmettent des valeurs d’effort, de transfuge de classe et de sacrifice, tout est fait pour encourager le spectateur à se mettre au travail pour espérer devenir l’une de ces figures dominantes. 

Dragon Women est un film dégueulasse car il laisse entendre que la finance peut être moralisée par les quotas, car il instrumentalise le progressisme pour vendre sa morale ultra-capitaliste et son mode de vie bourgeois, car il utilise une imagerie publicitaire pour donner envie aux spectatrices de devenir des agents du capital, car toutes les valeurs qu’il transmet ont pour seul objectif de les mettre au travail. Et tant pis si elles échouent, Frédérique de Montblanc ne sera pas là pour leur consacrer un documentaire. En voulant s’adresser aux femmes derrière les dragons, la réalisatrice semble oublier qu’elles n’en demeurent pas moins des requins de la finance, et que leur idéologie est toute aussi nocive que celle de leurs homologues masculins. Il sera sans doute difficile de trouver un film plus méprisable cette année à Visions du réel, et l’on espère que cette odieuse propagande libérale sera le moins récompensée possible.

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