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Visions du réel 2022

Rojek (2022) de Zaynê Akyol

La cinéaste kurde Zaynê Akyol filme ses conversations avec des membres de lʼÉtat Islamique en prison, en alternant leur parole avec des vues aériennes du paysage.

Filmer l’ennemi

Comme la fiction dans une moindre mesure, le cinéma documentaire pose d’importantes questions éthiques vis-à-vis de son sujet et de ses personnages. Rojek s’intéresse à ceux que l’on associe souvent aux ennemis ultimes de l’Occident, à la fois intérieurs et extérieurs, dont les attentats réguliers sont source de traumatisme pour beaucoup. Même si le sujet est épineux, le cinéma se doit de ne pas jouer le jeu des états en servant leurs propagandes ; pour autant, il serait naïf de penser qu’un tel film puisse être inoffensif et impossible à instrumentaliser.

Sans doute conscient de ses enjeux, Rojek est dans un entre-deux constant : les personnages sont humanisés mais le dispositif garde une certaine distance, ils parlent souvent de leur vécu mais rarement de ce qu’ils ressentent. La réalisatrice les interroge quelquefois sur leurs émotions et les réponses peuvent toucher : l’un d’entre eux raconte par exemple avoir radicalisé sa foi car il ne se sentait pas heureux, mais est incapable de dire s’il est heureux maintenant. D’autres discours semblent quant à eux plus intéressés, comme celui du personnage qui se plaint des conditions de détention sous prétexte que ça l’empêche de se désintoxiquer des valeurs de Daech. La réalisatrice n’édulcore pas pour autant la violence du mouvement, et laisse le son terrifiant d’une vidéo de propagande en hors champ lors d’une scène de procès.

Rojek est un film mesuré qui laisse le spectateur dubitatif car il ne donne pas de réponse claire à ses questionnements éthiques. Difficile de savoir comment appréhender un sujet aussi brûlant, d’actualité et facilement instrumentalisable, d’autant plus que les scènes extérieures à la prison n’apportent aucun aiguillage ; c’est néanmoins un film à voir car il donne la parole à des personnes rarement vues dans un tel contexte, et qu’il ouvre à des débats passionnants et nécessaires sur le rôle du documentaire.

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