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Les Nuits de Mashhad (2022) d’Ali Abbasi

Une journaliste de Téhéran plonge dans les faubourgs les plus mal famés de la ville sainte de Mashhad pour enquêter sur une série de féminicides. Ces crimes sont l’œuvre de Saeed, qui prétend purifier la ville de ses péchés en assassinant des prostituées.

De l’importance du cinéma documentaire

Pour un spectateur occidental, il est parfois difficile de poser un regard critique sur un film qui se déroule dans un pays lointain : une nouvelle culture s’offre à lui, et cette méconnaissance l’oblige à prendre des pincettes. Concernant Les Nuits de Mashhad, force est de constater que celui-ci n’est pas mis de côté tant la mise en scène est américanisée et l’intrigue compatible avec ses mœurs. Le récit appuie lourdement son message féministe et n’épargne rien à son héroïne : on lui refuse une chambre d’hôtel, son ex-patron l’a virée car elle refusait ses avances, et le policier en charge de l’enquête tente de l’agresser sexuellement. 

Si ces sous-intrigues sont crédibles en tant que telles, elles sont révélatrices du principal défaut du film : tout sur-appuyer et toujours en faire trop dans une volonté de sensationnalisme permanent. Outre le suspens poussif, le tueur est présenté comme un illuminé sanguinaire à mi-chemin entre Hannibal Lecter et le Joker de Todd Phillips : l’acteur nous gratifie de plusieurs sourires psychopathiques caricaturaux et la caméra nerveuse fait varier le point sur son visage pour retranscrire son instabilité. Tout est fait pour le rendre effrayant, à l’image de son fils fanatique, dont les sourires rappellent ceux du père et que l’on montre simuler la mise à mort d’une prostituée en posant son genou sur le cou de sa sœur.

On pourrait longtemps continuer sur les extravagances du film. Mais pour comprendre à quel point Les Nuits de Mashhad est outrancier, il faut jeter un œil au documentaire And Along Came a Spider du journaliste et activiste Maziar Bahari, qui traite de la même histoire. On remarque alors que si le film d’Ali Abbasi est plutôt fidèle à la réalité sur quelques points, ses prises de liberté n’ont aucun autre objectif que de rendre l’intrigue plus palpitante : la femme de Saeed ne le surprend pas en plein meurtre, son fils ne se met pas en scène avec sa petite sœur, l’opinion publique était partagée sur son soutien au tueur, les détails de l’opération policière qui ont mené à son arrestation sont inconnus et, le plus important, le tueur est un homme à l’apparence banale qui ne laisse jamais échapper le moindre sourire sanguinaire. 

Il est évident que les films s’inspirant de faits réels n’ont pas pour objectif de les retranscrire fidèlement, mais comment se fait-il que chaque élément original ait pour seul but de faire frissonner davantage le spectateur ? N’y a-t-il pas là quelque chose de profondément malhonnête ? Pourquoi ne pas mentionner le journal de Saeed, qui explicite ses traumatismes de guerre et dans lequel il accuse le pouvoir judiciaire de mentir sur les faits ? Pourquoi se réfugier dans la figure stéréotypée et rassurante du fou quand le problème est sociétal ? Pourquoi représenter une opinion publique unanime en faveur du tueur ? En somme, pourquoi transformer une histoire complexe et troublante en un thriller simpliste et formaté qu’on a déjà vu mille fois ? 

Il n’est pas question de relativiser les dangers de l’islamisme ou de minimiser son influence, bien au contraire : le film n’a aucune volonté de décortiquer une société ou une histoire, mais seulement de les exploiter pour soutirer quelques frissons au spectateur. Celui-ci repartira conforté dans ses biais et ses habitudes de visionnage, mis face à un film qu’il aurait lui-même pu imaginer sans s’être mesuré à la difficulté d’appréhender le mal.

Les Nuits de Mashhad n’est rien d’autre qu’une machine à indigner sensationnaliste qui exploite son sujet plus qu’il ne le traite. On lui préférera mille fois le documentaire dont il s’inspire : bien que plus nuancé et moins intense, il reste profondément dérangeant pour les bonnes raisons.

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