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Le Lycéen (2022) de Christophe Honoré

Un garçon de dix-sept ans perd soudainement son père. Son grand frère l’emmène une semaine à Paris pour lui offrir une respiration avant de se replonger dans ses études. Ce dernier, entièrement pris par sa carrière artistique en plein essor, laisse le garçon en proie à une errance mélancolique qui glisse peu à peu vers l’autodestruction.

Deuil et initiation

Larmes et tremblements sont les mots du Lycéen. Christophe Honoré vise à plonger le spectateur dans les chemins troubles du deuil et du vagabondage émotionnel. Entre la Savoie et Paris, l’affliction et le soulagement, l’insouciance et l’âge adulte, il y a une zone obscure. Le film explore ainsi les voies de la frustration et de la destructivité (René Roussillon). 

L’expérience de la perte génère une exacerbation des angoisses pré-existantes. Quel devenir pour une cellule familiale type où la figure paternelle, désignée à priori comme un élément clé, doit disparaître ? Une violente secousse survient dans le chemin d’une mère et ses deux fils. Un ordre déjà précaire se trouve irrémédiablement percé. Les divagations de la caméra portée trahissent le vacillement, le vertige, la nausée. Les êtres sont envahis de mélancolie et sombrent dans un état prononcé d’affection somatique et psychogène.

Une aposiopèse est générée par la disparition. Le cours usuel de la vie est interrompu en même temps que les repères se dissolvent. La fin du père ouvre une ère d’égarement. Christophe Honoré, jouant lui-même ce patriarche défectueux, arpente un espace poreux entre dépression et rébellion. La dépression est dite par la baisse de l’estime de soi, l’auto-injure et l’attente délirante du châtiment. Cet état est toutefois combattu par une rébellion du garçon qui voudrait encore désirer, encore rire et hurler, encore jouir. C’est autant de forces contraires qui instaurent le doute, la coupure, la suspension.

Par le biais de l’autofiction, l’auteur engage un jeu de miroirs entre des souvenirs intimes et une peinture post-romantique de l’adolescent : cette figure réceptacle d’une crise, lieu d’une conflictualité, sujet d’une transition. La caractérisation pourrait, à première vue, frôler le cliché. Néanmoins, il est nécessaire de relativiser ce jugement : mise en perspective dans les arts et la littérature, il est question d’un statut social qui est l’objet de préoccupations récentes remontant au XIXème siècle (voir Philippe Ariès, Une brève histoire de l’adolescence). C’est donc d’un sujet typique de notre temporalité dont il est question ici. 

Le Lycéen incarne la tension qui est à la racine de cet archétype. Aδολεσχια, en grec, signifie « le bavardage ». L’Adolecens latin désigne plutôt « celui qui est en train de grandir ». Le jeune étudiant au fil de ses tourments devient ainsi l’allégorie d’une méditation sur le langage. Il est cette figure, vacillant entre des plaisirs éphémères voire frivoles et un temps de développement et d’intensification à la recherche de sens et d’expression. 

Un narcisse éclot à la fin de l’hiver. Un inattendu happy ending ouvre une voie au-delà de la catastrophe, offrant une issue au voyage de l’éphèbe. Cette fresque d’affects épouvantés prend sens dans le choix du retour à la raison. Le film est clos dès que l’âme a incorporé la disruption. Au mythe de la chute de l’ange, le réalisateur oppose la prééminence du principe de « survivance » (Winnicott) dépassant la spirale des « illusions négatives ».

C’est donc de secousses et de frissons mêlés que Le Lycéen est tissé. Ce drame qui tire parfois vers le tragique s’achève heureusement dans une certaine humilité. Caricatural, mais clair et fort, c’est une œuvre à la fois pathétique et ouverte sur une quête de sagesse.

Le Lycéen de Christophe Honoré / Avec Juliette Binoche, Paul Kircher et Vincent Lacoste / Sortie le 30 novembre 2022.

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