Nous, étudiants ! (2023) de Rafiki Fariala

Nestor, Aaron, Benjamin et moi sommes étudiants en économie à l’Université de Bangui. Nous nous sommes rencontrés en première année, nous avons étudié et lutté ensemble, inventé des moyens de survivre chaque jour. Nos examens approchent. Nous voilà à la croisée des chemins.

© The Party Film Sales

Trois destins

Nous, étudiants s’ouvre sur une complainte. Face à la caméra, le réalisateur chante le conflit générationnel qui anime le pays et dénonce la façon dont les jeunes sont systématiquement réduits au silence. En effet, l’université de Bangui offre un portrait peu reluisant de la Centrafrique. La corruption y règne en maître, du classique pot-de-vin à des mécanismes plus insidieux : certaines étudiantes doivent par exemple se tenir à distance des hommes sur le campus, sous peine d’en subir les conséquences. À cela s’ajoutent les problématiques universelles de la vie étudiante, ici exacerbées : précarité, logements insalubres, classes surchargées, travail pénible et stress des examens. L’introduction du film nous présente ses trois personnages avant que leurs destins ne divergent, faisant d’eux de véritables personnages de cinéma. 

Car si le filmage ne fait aucun doute quant à la nature documentaire du film, la précision de sa structure nous orienterait presque vers une fiction. Chaque personnage suit un arc narratif qui lui est propre. Aaron est par exemple introduit dans une relation amoureuse compliquée qui, après moultes péripéties, trouvera sa conclusion dans une double-naissance. Cette scène est d’ailleurs traitée comme un gag, le montage nous révélant qu’il est père de deux jumeaux en une coupe. Si Aaron réussit son année, on ignore dans quelle mesure cette nouvelle impactera ses études ; quant à Nestor et Benjamin, leurs destins sont tout autres. En évitant d’épiloguer à outrance, le film décrit parfaitement l’ambivalence d’une année estudiantine : profondément déterminante pour certains, simple passage obligé pour d’autres. 

Cette structure claire est accompagnée d’une narration fluidifiée par les chants du réalisateur, qui permettent d’ellipser en douceur. Le film est truffé de pointes d’humour ici et là, à l’image de cet étudiant un peu trop enthousiaste d’avoir réussi son année qui semble jouer pour la caméra. On pourrait également citer cette scène surréaliste où un professeur en costume tient un discours profondément marxiste, avant de promouvoir l’esprit d’initiative et l’individualisme lorsqu’on lui demande comment agir pour l’économie du pays. Jamais le spectateur n’est jamais boudé dans son plaisir de visionnage. 

Pour autant, Rafiki Fariala garde en tête les notions fondamentales du documentaire, à savoir sa place de cinéaste et son rapport à ceux qu’il filme. Deux séquences nous prouvent sa bienveillance. Dans la première, on le voit discuter avec Nestor, qui a des doutes sur leur amitié et se sent manipulé par le film. Garder une telle séquence au montage est une marque de courage et d’honnêteté. La seconde montre Aaron et son épouse se doucher ensemble. Cette courte scène, délicate et sincère, intervient naturellement dans la conclusion : le spectateur ne se sent pas voyeur et les personnages sont à l’aise. Nous, étudiants porte le sceau de cette finesse, que l’on espère retrouver au service d’un second film.

Nous, étudiants ! de Rafiki Fariala / Projeté au festival En Ville ! en février 2023.

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